lundi, 28 février 2005
Conte de la folie ordinaire
C'est l'histoire de Charles Serking, écrivain ivrogne et débauché menant une vie vagabonde et misérable à Los Angeles. Il rencontre dans un bar à hôtesses Cass. Cass est d'une beauté quasi insoutenable.
Elle lui plaît. Tu sei forse la ragazza più bella in città. Elle est attiré par lui. Au bar, comme ils se parlent, elle se perce soudain les joues d'une épingle géante. Non dovresti farti male. - Perché non dovrei ? - Perché fa male a me. Chez lui, elle pense faire l'amour avec lui, mais, le dos tourné, assis et tapant sur sa machine à écrire, il lui dit qu'ils le feront au point du jour, forse. "Sei il suolo uomo che ho conosciuto a non avere mai fretta", lui dit-elle au matin. Commence une relation étrange, trouble, intense, destructrice. Cass se détruit et détruit en retour Charles, qui l'aime à sa manière. Sur une plage, ils font l'amour et il lui demande sa main. Elle ne répond pas. Il s'assoupit, se réveille, et ne la trouve pas à ses côtés. Il finit par regagner son galetas ; il la trouve allongée sur son lit. Elle lui présente un amas de lettres, qu'il ouvre : un grand éditeur new-yorkais déclare le publier et l'invite à New York, où il sera même salarié. Charles croit que la roue tourne enfin. Il lui dit qu'il l'appelera le soir de son arrivée à New York, qu'il lui enverra un billet d'avion pour qu'elle le rejoigne, qu'ils essaieront de vivre ensemble. Staremo un pò insieme. Il commence de la caresser, mais il trouve entre ses jambes du sang. Cass s'est enfoncée une énorme épingle dans le vagin. Charles est déchiré, brise une bouteille contre le mur, boit, boit encore. A New York, il est accueilli comme un grand poète, ses éditeurs, des hommes d'affaires, le régalent, lui font fête. Il oublie Cass. Mais cette vie automatique n'est pas pour lui. Il se rappelle Cass, revient la trouver à Los Angeles. Au bar, le barman lui apprend qu'elle s'est tailladée la gorge. Charles perd pied, sombre. Tu eri troppo bella, troppo bella. Il se retrouve, îvre, quasi inconscient, sur la plage où ils se sont aimés et où il lui a demandé sa main. Il s'effondre. Il est recueilli par deux femmes. Une jeune fille s'attache à lui. Elle ne le craint pas. Elle veut qu'il lui écrive un poème ; il veut caresser ses seins. - Da dove ti viene la poesia ? - Mostra me le tettine e ti faccio una poesia, tutta per te. La jeune fille s'échappe sur une petite île de sable, et l'invite à le rejoindre. Dai, vieni sulla isola ! Il la rejoint, faible, titubant encore. Elle lui échappe encore, par jeu, puis le laisse la rejoindre enfin. Là, parmi le sable clair, le ciel bleu, la mer, les mouettes et cette jeune fille, le désir - la vie - le reprend. La poésie afflue, jaillit de ses lèvres et la jeune fille se dénude devant lui.
PS : Note inspirée du film Conte de la folie ordinaire de Marco Ferreri, avec Ben Gazzara et Ornella Muti. Les dialogues en sont également tirés. Ils s'entendent d'eux-même, je pense, à l'exception de ces quelques mots : forse qui signifie peut-être en italien, mai jamais, avere fretta être pressé et insieme ensemble. Au besoin, on pourra utiliser cet outil de traduction.
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lundi, 29 novembre 2004
Lectures martiennes
J'étais à la caisse d'un café non loin de chez moi où je travaille occasionnellement (le Web bar, malheureusement fermé) lorsque je vis un jeune serveur se pencher pour essayer de lire le titre du livre que je tenais à la main, puis me regarder comme si j'étais un extraterrestre. Que lisent les extraterrestres, vous demandez-vous ? Et bien, le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon.
Bon, il est certain qu'extraterrestre, il faut l'être un peu pour lire près de 500 pages sur les us et coutumes des virgules (du latin "virgula" : petite verge) et des crochets (de "croc", lui-même venant du scandinave "krôkr" qui signifie crochet au sens d'"hameçon"). Mais l'auteur est intelligent, fin et cultivé ; et le sujet passionnant.
Après une longue et passionnante introduction sur l'histoire de la ponctuation, l'auteur aborde méthodiquement chacun des signes de la ponctuation en les définissant et en détaillant leur emploi avec de nombreux exemples. C'est un plaisir de voir comme ces petits signes auxquels on ne prête généralement pas attention peuvent contenir de finesses, d'allusions, de significations cachées. Si je n'approuve pas toujours ses vues (je ne crois pas par exemple que la ponctuation française ne soit qu'un code et je la soupçonne de tenir plus profondément et plus mystérieusement à la prosodie de notre langue), si je regrette qu'il ne fasse pas une part plus belle au point virgule (mon signe préféré), il reste que ses aperçus sont souvent d'une subtilité et d'une justesse remarquables et que je suis parfaitement d'accord avec lui lorsqu'il écrit qu'une phrase mal ponctuée est une phrase mal pensée.
NB :
Lecture du Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon (Gallimard, 1991).
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dimanche, 21 novembre 2004
Le groove du cardinal
Ouf ! Je commençais sérieusement à croire que chaque page que je lisais se rajoutait en fin de livre, tant mon signet stagnait désespérément au milieu de ce pavé !
Si l'on n'est pas particulièrement féru de cette époque tumultueuse de l'histoire de France qu'est la Fronde, si l'on ne se sent pas de goût particulier pour les calculs ni les intrigues, on trouvera peut-être, ce qui fut quelquefois mon cas, que 1200 pages de langue française, quelque amateur qu'on en puisse être, ça fait beaucoup. Mais aussi, quelle langue !
Le style du cardinal de Retz n'a ni la hauteur sublime, la souveraine ironie de Blaise Pascal, ni l'ordonnée et calme majesté trouée d'échappées grandioses de Jacques-Bénigne Bossuet, ni le charme et la fluidité classiques de La Bruyère, ni encore la hauteur et la sobriété grand seigneur du duc de La Rochefoucauld ; c'est un homme intelligent, fier, souple, galant, insolent, habile, endurant, intrigant, plein de ressources et romanesque : cela se retrouve dans sa phrase. Voyez : "Il prit la pensée de limer la grille d'une petite fenêtre qui était dans la chapelle où j'entendais la messe, et d'y attacher une espèce de machine avec laquelle je fusse, à la vérité, descendu, même assez aisément, du troisième étage du donjon ; mais, comme ce n'eût été que la moitié du chemin de fait et qu'il eût fallu remonter l'enceinte, de laquelle d'ailleurs l'on n'eût pu redescendre, il quitta cette pensée, la quelle était effectivement impraticable, et nous nous réduisîmes à une autre, qui ne manqua que parce qu'il ne plut pas à la Providence de la faire réussir" (p. 1102) ou "Mais comme ce n'était pas celle (1) que nous appréhendions le plus, quoique ce fût celle qui nous fût la plus opposée, nous n'avancions notre travail, du côté qui la regardait, que subordonnément au progrès que nous faisions des deux autres (2), d'où nous craignons, et avec raison, de trouver plus de difficulté" (p. 1179).
Il y a dans le développement de ces phrases d'une longueur souvent singulière, tout en demeurant, chose remarquable, claires et structurées, un mouvement, une souplesse, une manière de s'arrêter en incise puis de reprendre leur marche, de bondir soudain, mais sans bruit, et de se terminer toujours si élégamment quelque chose de merveilleusement félin. Voyez d'autre part celle-ci : "L'on contesta quelque temps, avec beaucoup de chaleur, touchant les intérêts du parlement de Normandie, qui avait envoyé ses députés à la conférence avec Anctoville, député de M. de Longueville ; mais enfin l'on convint" (p. 544) : elle rend compte dans sa forme même de l'animation des débats, puis de leur extinction. Les Mémoires comptent nombre de réussites pareilles. Pour tout dire, si je ne craignais de causer une syncope à quelque docteur grave qui polissonnerait avec la fraîche Zazie (3), je parlerais même dans ses meilleurs moments de groove, tant je trouve parfois à cette souplesse féline, à ce merveilleux sens du rythme, à cette allégresse discrète et continue quelque chose de splendidement noir. C'est cela - sans même parler de son intelligence, de son ironie, de son brio - qui met le cardinal de Retz à cent piques au-dessus d'une plume plaisante mais courte, mais facile, telle que celle de Bussy-Rabutin par exemple, et lui ouvre la porte, avec un rien d'effraction il est vrai, mais ce n'est pas là son moindre charme, à ce choeur d'illustres écrivains qui chantent in aeternam la gloire du Grand Siècle.
Mais je vais trop vite. Bien des passages de ces Mémoires sont captivants, et la fin est passionnante. Alors la Fronde s'éparpille et Retz tombe ; le cardinal de Mazarin le fait prendre par force et l'emprisonne au donjon de Vincennes, puis à la prison de Nantes ; Retz s'évade, tombe de cheval, se démet l'épaule, fuit à Belle-Île, en Espagne, en Italie, à Rome ; le nouveau pape le prend en grippe et la haine du Mazarin le poursuit toujours (les Mémoires s'arrêtent dans ce temps) ; il erre au frontières du Royaume, obscur et dépourvu, et ne rentrera qu'à la mort de l'Italien ; mais le jeune Louis XIV lui sera aussi cruel, et Paul de Gondi renoncera au monde pour terminer ses jours dans une abbaye. A ce moment des Mémoires, Retz ne peut faire qu'il ne se découvre et dévoile ses blessures, ses rêves, ses rages. Puis il y a cette ombre, cette ombre qui se dresse à chaque page, sombre, grandissante, triomphale : l'ombre du cardinal de Mazarin. Car c'est cet étranger - "cet Italien" dira avec mépris Saint-Simon - qui bien que honni de tous - de la Cour, du Parlement, du peuple, des princes, des villes et, pour ainsi dire, de toute la France et de Rome même - se maintiendra constamment et se jouera de tous ; et cela par le seul moyen de son génie du pouvoir : noir, profond, souverain.
(1) Une des factions intrigant pour l'élection du futur pape.
(2) Les factions.
(3) Ce texte a été publié sur le site zazieweb.
(5) Je ne saurais enfin passer sous silence l'excellent travail d'édition de Simone Bertière : c'est un modèle de compétence et de discrétion, et rien de ce qui est nécessaire à l'intelligence des Mémoires ne fait défaut.
NB :
Lecture des Mémoires du cardinal de Retz (le livre de poche, 1987).
21:30 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Chimères
Voilà un écrivain, et peut-être grand.
Hormis peut-être le Fénelon de Télémaque, je n’ai pas souvenir d’avoir lu un écrivain doué d’un aussi exceptionnel don de la description. Á chaque pas le monde vous est offert avec une simplicité, un naturel, une évidence nonpareils. Les exemples abondent. « Nous étions serrés l’un contre l’autre derrière le pilote, dans la petite bulle en plexiglas, Jimmy avait passé son bras autour de mon cou et je sentais son poids sur moi tandis que nous nous élevions au-dessus des gratte-ciel vers la baie houleuse » (p. 102), « Cinq ou six hommes aux pantalons déchirés et aux bottes usées, de la pluie dégouttant du bord de leurs chapeaux, s’abritaient tant bien que mal sous l’avancée de chaume » (p. 419), « Nous dévalâmes les escaliers sous de belles arcades baroques et débouchâmes sur la place, face à la mer » (p. 523), « Je filai au milieu du lagon vers les splendeurs de Venise dans le hors-bord de l’hôtel » (p. 530) ou encore « Bientôt l’atmosphère fut saturée par le bruit assourdissant d’une pluie généreuse » (p. 631).
Cette exceptionnelle acuité visuelle n’est cependant ni froide ni cruelle et le regard de Nuala se colore souvent d’une ironie fine, gentille et comme amusée. Ainsi : « Je me calai contre le dossier de son grand lit en sirotant un scotch et l’observai en train de déplier ses petites affaires bien rangées – ses documents, sa radio, ses affaires de toilette. » (p. 20) ou bien : « Une mouette descendit du ciel bleu et sautilla vers nous sur la terrasse, nous fixant d’un œil minuscule et luisant » (p. 558). Chose étonnante, au passage, quand on se penche sur la nature de ce don – et c’est une croissante sensation de « mutilation » qui m’a mis sur la voie – on découvre qu’il se paye d’une indifférence à peu près complète aux autres sens que celui de la vue. Ce don atteint parfois des dimensions incroyables. Nuala a ainsi conféré à la première scène de désir entre Kathleen et Shay (p. 215-216) une plasticité telle qu’on croit voir des êtres de pâte à modeler se pétrir de désir.
Les images sont rares mais surprenantes, sûres, expressives : excellentes. « […] L’hélicoptère de l’armée qui planait comme une énorme tondeuse devant les baies vitrées » (p. 386) ou « Même quand nous avons l’impression d’être en sécurité dans le giron du mariage, nous pouvons être emportées par un rêve de bonheur et de plénitude qui nous mène – comme des moutons poussés en direction d’une falaise par un chien sauvage – vers une chute libre » (p. 515). Les portraits sont brefs, incisifs, parlants. « La pluie lui avait collé les cheveux sur le front et le froid avait coloré son nez en rouge, mais ses yeux marrons étaient très vifs » (p. 156) ou bien « Sa coupe de cheveux à la Einstein, ses grands yeux noirs brillants, son nez effilé » (p. 608).
Un des maîtres mots de l’écriture de Nuala est la netteté. Elle a cependant dans son allure un négligé, un je-ne-sais-quoi de garçonnier que j’aime bien. Une dernière caractéristique de cette écriture est une distance intrinsèque – celle du regard bien sûr, mais elle est ici particulière – dont je ne suis parvenu à trouver le nom qu’après plusieurs pages : élégance. Une élégance du meilleur aloi. Alors on comprend que Nuala puisse tout dire – la colère et le désir, la douleur et le malheur, la volupté et le deuil, l’espérance et l’amitié… – sans jamais tomber dans les cloaques de narcissisme où se complaisent les médiocres.
Il y a l’écriture et il y a le livre, dont j’ai apprécié bien des choses. Les peintures du désir et du plaisir féminins sont d’une rare vérité. D’une manière générale, ce livre est une mine d’or pour qui serait curieux de la psychologie féminine. Il y a des passages fort drôles et toujours justes, comme lorsque cet accent londonien que j’adore est qualifié de « ton de mépris indigné » (p. 611). Les personnages sont légers, vivants, humains. Caroline est particulièrement réussie mais celui que je respecte, que j’admire même, c’est Ian. On ne peut que s’incliner devant un salaud de ce niveau. Nuala est d’une intelligence aiguë. Le récit est conduit avec maîtrise même si j’ai eu le sentiment que la fin se décousait un peu (à vérifier). J’ai trouvé en tout cas ce jeu, cette tension entre récit historique et récit fictionnel fécond et intéressant, bien plus que le procédé de la mise en abyme. Il y aurait grand fruit à analyser ce roman sous ce rapport. Sa peinture de l’Irlande, simple, ample, touchante, véridique m’a rappelé certains films de John Ford. Ce n’est pas infamant… Nuala a une vive conscience du monde dans ce qu’il a de douloureux, de tourbillonnant, d’aventureux. Son regard est profondément humain. Cela confère à son roman cette qualité dont nous avons de ce côté-ci de la Manche pratiquement perdu l’idée : l’envergure.
En somme, c’est un excellent livre. Et, puisque j’ai lu que c’était là son premier roman (!), je ne crains pas de dire que ce premier essai est un coup de maître.
NB :
Lecture de Chimères de Nuala O'Faolain (Sabine Wespieser, 2003). Ce livre est le lauréat du prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, pour continuer, le site de l'éditeur.
20:30 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Pistolade
Quand on lit de certains livres, on trouve finalement injuste que les ânes soient privés de la parole.
Tout a mal commencé. Au lieu d'un mot du facteur m'invitant à prendre mon paquet dans la boîte pour correspondance volumineuse, je trouve dans ma boîte à lettres un avis de passage. Je me rends à mon bureau de poste mais le guichetier, après une assez longue recherche, m'apprend que le facteur s'est trompé et que l'objet se trouve dans une autre poste, à l'autre bout du quartier. J'y vais, et mets enfin la main sur le paquet récalcitrant. En marchant, je l'ouvre avec brusquerie, et tout me déplait. Le titre - dissonant, bizarre, faux (1) ; la couverture blanche maculée d'un jaune qu'on n'ose qualifier ; le nom même de l'auteur, bizarrement. Je retourne le livre, et la présentation de l'auteur me laisse une impression d'amateurisme papillonnant qui m'irrite. Je l'ouvre au hasard, et je vois ces artifices de présentation qui augmentent mon irritation. Je suis un peu Vaugelas sur les bords, et ce genre de blagues, pas trop longtemps. Je lis deux ou trois phrases, et c'est mauvais. Ma matinée est gâchée : j'enrage déjà du sale moment que je suis sûr que ce livre me fera passer (2).
J'ai pensé être détrompé. Au bout de quelques pages, j'étais dérouté ; comme un homme habitué aux plus grands restaurants et qui se retrouverait dans une gargote de la rue Saint Denis à mordre dans un kebab : "Qu'est-ce que c'est que ça ?" Cela faisait un moment que je ne m'étais pas égaré. Ce n'est pas une sensation désagréable, et même plutôt délicieuse. Je voyais bien les violences faites à la langue, et gratuites le plus souvent, mais je ne pouvais méconnaître ceci qui était superbe : cette animalité flamboyante, cette sauvagerie, cette sensibilité violente où l'odorat joue une si grande part, une vitalité peu commune, une originalité. Ce m'était sympathique. J'étais même un peu séduit je crois. Comment juger ce livre ? Et si c'était bon ? J'ai alors pensé à un jeu auquel j'ai plus d’une fois rêvassé : "Quel grand écrivain, quel grand poète, si tu étais leur premier lecteur, raterais-tu ?" Question délicate ! J'étais déboussolé. Je décidai alors, malgré que j'en aie, de jouer le jeu et de me laisser voguer : on verrait bien où ça me mènerait ! Quelques pages plus loin, je me suis senti mal, infecté, et je me suis précipité sur ma pharmacie pour avaler plusieurs vers de la potion Poésies des laboratoires Malherbe. Malherbe, ce n'est pas précisément un exalté, un mystique, ni même, je le veux bien, le plus grand des poètes : c'est un ciseleur, et c'est de cela dont j'avais besoin. Cette poésie claire, nette, maîtrisée mais - pourquoi le tait-on ? - non dénuée de charme, de grâce, ni de délicatesse me fit un bien extraordinaire.
Lorsque je retournai au livre, je compris aussitôt ce que c'était : n'importe quoi. La page 84 - page parmi cent autres - n'est pas de la littérature. C'est un brouillon qui attend d'être mis en forme. Cette constance à violenter la langue, à escamoter la ponctuation pour juxtaposer des mots sans rime ni raison, à court-circuiter la syntaxe pour plaquer des morceaux de "réalité" (éclairs de pensée, bribes de souvenirs, listes de courses…) est fondamentalement anti-littéraire. Cela porte même un nom à mes yeux : c'est de la littérature-réalité, dans le sens même où l'on parle de télé-réalité. (C'est-à-dire, en vérité, de la non-littérature.) Que diriez-vous d'un quidam qui exposerait un lit et une chaise de paille et qui s'écrierait que c'est plus fort que Van Gogh, parce que plus vrai ? C'est de cela dont il s'agit. Toute la suite me confirma dans cette pénible impression et j'avais déjà vidé à peu près la moitié du flacon Poésies (auquel j’avais joint, pour le besoin, quelques cachets des laboratoires Gautier) quand je vis enfin, avec un soulagement considérable, le bout de cette bouillie.
Pourtant, le livre refermé je me suis dit : "Cela aurait pu être un bon livre, s'il avait été commencé." Je ne dédis rien de ce que j'ai cru deviner de la personnalité de "l'auteur". Je ne sais pas dire si elle a du talent - qui consiste en un peu plus que quelques bonheurs d'expression -, bien qu’en l’espèce je n'en voie pas. Ce que je vois clairement en revanche, c'est Cécile Clozel au pied de la montagne, son manuscrit sous le bras. Cécile Clozel a à apprendre que la syntaxe est comme le marbre, dure et froide pour les médiocres, mais d'une ductilité merveilleuse dans les mains des artistes véritables : qu'elle lise Chateaubriand et Breton. Elle a à apprendre ce que c'est que la maîtrise : qu'elle lise Flaubert et Gracq. Elle a à apprendre comme la plus grande violence peut être liée à la plus grande maîtrise : qu'elle lise Rimbaud et Artaud. Elle a à apprendre la propriété des mots : qu'elle lise La Bruyère et Bossuet. Elle a à apprendre la musique des mots : qu'elle lise Nerval et Verlaine. Elle a à apprendre ce que c'est qu'un chant poétique : qu'elle lise Lautréamont. Elle a à apprendre à penser en littérature : qu'elle lise Stendhal et Proust. Elle a à apprendre, si tout lui déplait, comment on peut forger une langue avec quoi s’exprimer à neuf : qu'elle lise Céline. Cécile Clozel ne sait pas ce que c’est que la littérature : il faut qu’elle lise Baudelaire et Saint-Simon. Cécile Clozel doit beaucoup lire parce qu'elle est très ignorante. - Et les ignorants sont comme leurs illustres confrères : ils osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.
(1) À la fin, ce livre m'a rappelé que son titre est tiré d'un poème d'Eluard. Chose étrange : j'ai lu Capitale de la douleur (qui m'a un peu ennuyé) pas plus tard que l'année dernière, et je ne me rappelais pas ce vers. Tant pis : c’était mon sentiment. Je ne suis pas un fanatique de Magritte.
(2) La seule note positive fut la lettre de l’éditeur où il se propose, perspective très intéressante, d’intervenir dans les débats.
NB :
Lecture du "livre" Elle est debout sur mes paupières de Cécile Clozel (K Editions, 2003). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.
20:00 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
samedi, 20 novembre 2004
Vive la ville
Le temps me manque et le prix finit*. Je dois hâter le pas, ce qui est bien ennuyeux. C'est un très joli livre, souple, lisse et doux, semblable à Attends…. Les pages sont lisses dans un premier temps, puis cartonnées avec un léger gaufrage (si c'est là le terme) dans un second. Cette idée d'un cahier de dessin incorporé est appréciable, mais il aurait dû être détachable. 13,70 euros, ce n'est pas cher, comme on dit rue de Turenne, pour un livre de cette qualité. C'est une douce et ronde tête d'enfant songeur en pâte à modeler qui en signale la couverture.
Il y a de l'enfance dans ce livre qui vous cingle d'une juvénile fraîcheur. J'en ai aimé le bric-à-brac joyeux et enfantin des illustrations, parfois d'une poésie étonnante. Seules jurent celles de Luc Boyer, trop conceptuelles. Celle d'Estelle Savoye est curieuse, et je ne l'aurais pas crue une photographie.
Les textes sont inégaux. Les pierres précieuses est un très beau petit conte. Chez Momo est une chouette historiette. Elise et moi est une plaisante histoire. Vite la ville est également très chouette, d'un bel élan, mais malheureusement défiguré par cette verrue finale : "Avertissement : Attention ce jeux est très dangereux." Pitoyable précaution d'adulte ! Comme si les enfants ne savaient pas voyager en esprit ! D'ailleurs, sur le sujet, je n'ai pas beaucoup aimé ces pictogrammes policiers flanquant les numéros des pages (hamburger et cigarette barrés, etc.) ainsi que les petites précautions et interdits disséminés. La seule explication que j'ai trouvée, et qui me vient lorsque je mets cela en rapport avec le rôle de passeur joué par certains adultes (le clochard, Momo) et certains éléments on ne peut plus concrets que l'on rencontre sur Les trottoirs parisiens…), est que François Delecour a peut-être voulu tendre la main à ses jeunes lecteurs pour les conduire dans le beau monde des adultes. Pour en revenir aux textes, Le clochard m'a laissé perplexe : l'idée du clochard éducateur est généreuse, mais le texte dégoutte de bons sentiments, et rien n'est plus éloigné de l'enfance. Quant à Les trottoirs parisiens, autant le dire : je suis médiocrement sensible à muse stercoraire. Dans l'ensemble, ces textes ne sont pas mal, mais demeurent inférieurs par exemple à ceux du Petit Nicolas, toujours justes de ton, inégalables même, s'il m'est permis.
En somme, c'est une charmante récréation que la lecture de ce petit livre, surtout en raison de sa qualité de facture et d'illustration.
* Lecture de Vive la ville de François Delecour (Le nénuphar, 2003). Ce livre était en lice pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, pour continuer, le site de l'éditeur, qui réalise un beau travail.
12:15 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Un malaise persistant [1/2]
Ça m’a fait plaisir de recevoir une BD, il y avait longtemps que je n’en avais pas lu. J’adorais ça quand j’étais gosse, j’en lisais plein. Même, selon le raisonnement enfantin qui vous fait désirer d’être boulanger-pâtissier pour pouvoir manger autant de gâteaux qu’on veut, j’ai pensé être dessinateur de bandes dessinées. J’y avais mis assez de conséquence : j’en recopiais, j’en inventais, je me documentais sur l’art d’en faire… Cela me dura jusqu’à l’âge de quatorze ans. Si aujourd’hui je ne sais plus dessiner (si je l’ai su) ni où se trouvent ces tentatives juvéniles, il me reste de ces années un certain héritage culturel et technique. Malgré cela, je ne me sens pas en mesure de juger d’une BD : ma culture n’est ni assez étendue ni assez variée pour estimer l’originalité d’un auteur et, d’autre part, je n’ai pas réfléchi à cet art. Je me réduirai donc à exposer mon sentiment.
L’anodine étrangeté de cette BD a quelque chose de fascinant, et je n’ai pas souvenir d’avoir lu quelque chose qui m’ait laissé pareille impression de malaise diffus et persistant. Un film seulement me revient à l’esprit, sorti il y a dix ans, étrange, dérangeant : Clean, shaven. Comment Jason s’y est-il pris ? Il y a l’histoire bien sûr. C’est cette frêle vie de banalité et d’ennui où Jon s’enlise et sombre. Ce sont ces rêves enfantins, ce refus adolescent, ces projets adultes emportés sitôt formulés. Ce sont également ces scènes étranges, incompréhensibles, ou qu’on ne comprend qu’avec retard. Ce sont enfin ces êtres de mystère qui se mêlent au quotidien et le troublent. Et, si rares que soient leurs survenues, elles semblent comme des ponctuations majeures - exactes, préméditées.
Pourtant, si Jason s’en était arrêté là, il ne serait pas même un artiste. Ce qu’il y a de remarquable justement, c’est de voir comme son art prend possession de cette histoire et la porte au rang d’œuvre. Vérifions-le brièvement.
La BD est en noir et blanc. Son format réduit nous tient comme à distance. Les pages sont épaisses, cartonnées – lourdes presque et font un étrange contraste avec cette vie qui ne tient à rien. Les scènes n’ont pas de lien apparent ou immédiat et les pages n’ont pas de numéros. Les cadres sont tous de la même taille, carrés, serrés les uns contre les autres, tracés d’un trait épais, appliqué et irrégulier – comme un cerne d’angoisse contenue. Le dessin est anodin ; mais ces têtes d’animaux et de crânes. Un même plan est souvent continué sur toute la planche : l’intrigue, qui se traduit classiquement par un resserrement progressif de l’optique, est refusée. Les plans les plus fréquents sont le plan moyen, qui est traditionnellement le plan du commencement de l’action, et le plan rapproché, qui est celui de l’action même ; mais nous comprenons d’après l’observation précédente que Jason veut nous tenir à distance du récit, nous maintenir dans une position de spectateur. Le gros plan, qui est le plan expressif par excellence, est souvent déjoué par des figures aux expressions indéchiffrables. La parole est rare et par elle-même insignifiante.
Je m’arrête, bien que j’imagine qu’on pourrait dégager d’autres éléments. Nous en savons assez pour comprendre que la force de cette BD tient en grande partie dans l’intelligence subtile qu’a Jason de son art. Il est en effet remarquable de voir avec quelle économie de moyens il sait jouer à contre-emploi ou même en les refusant des procédés habituels de son art. - De là ces insaisissables effets d’étrangeté, de malaise, d’incompréhension… Il faudrait pouvoir maintenant, pour juger de cette BD que j’ai aimée, en apprécier l’originalité. Or si je ne saurais le faire dans le champ de la BD, elle m’évoque d’une manière troublante l’œuvre d’une artiste américaine contemporaine : Ida Applebroog. Les points de jonction entre ces deux artistes sont si nombreux que je me demande si Jason n’a pas connaissance du travail d’Ida. Quoi qu’il en soit, on peut lire en exergue du catalogue de l’exposition Innocence versus Réalité consacrée à Ida Applebroog qui s’est tenue il y a six ans environ à la galerie Nathalie Pariente à Paris et que m’a aimablement offert la galeriste, sans doute en récompense de mon soudain et visible enthousiasme, la citation suivante :
Je donnerais bien volontiers toutes les richesses
Fruits amers du déclin de la vie
Pour être à nouveau petit enfant
Durant une seule journée d’été
(Lewis Carroll, 1853).
Elle ne jure pas avec cette bande dessinée.
NB :
Lecture d'Attends… de Jason (Atrabile, 2000). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, un lien pour continuer, celui du site officiel de Jason.
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De tout sur "Attends..." [2/2]
La vie adulte de Jon, le personnage principal, est vécue sur fond de culpabilité, témoin et ce que lui dit la fillette dans cette planche où il devient soudain adulte et les paroles qu'il adresse à ce personnage énigmatique que j'appellerai pour faire court, bien qu'assez improprement, l'Ankou. Comme le garçon auquel s'attache Rita dans le film Lovely Rita, j'ai tendance à penser que la fillette qu'il croise à deux reprises représente son enfance et annonce sa fin en deux temps : l'adolescence puis l'âge adulte. J'ai été frappé par cette double planche dans la première partie : la première, où toutes les cases sont noires ; la seconde, en vis-à-vis, où l'on voit seulement des objets de l'enfance. C'est pour moi le passage soudain de l'enfance à l'adolescence. Si cette trouvaille est de Jason, alors je la trouve assez extraordinaire. J'aime bien de ce livre la couverture lisse, souple et élégante ; la police de caractère distinguée aux rondeurs enfantine ; les pages épaisses, cartonnées. J'ai le sentiment que l'auteur et l'éditeur ont étroitement collaboré. Quant au prix (12 euros), disons qu'il est heureux que ce soit une BD "pour adultes" (expression un peu sujette à caution dans mon esprit).
Dans son interview communiquée par l'éditeur, Jason ne parle pas d'Ida Applebroog mais, entre autres, et cela a fait tilt dans mon esprit, de Keaton, Jarmusch et Kaurismaki : il y en effet un air de famille dans ce traitement léger, surréaliste des choses du quotidien. Jason emploie d'ailleurs lui-même ce terme de surréalisme ; on ne peut vraiment lui donner tort bien qu'il soit amusant de voir qu'on en puisse faire en prenant pour base ces "moments nuls de l'existence" dont André Breton ne voulait pas entendre parler. J'ai aimé que l'enfance ne soit pas un âge d'or parce qu'on y fait des choses extraordinaires mais simplement parce que c'est l'enfance. C'est l'enfance qu'il faut sauver, retrouver et c'est faute de cela que Jon perd pied et tombe. (Lorsque dans son cauchemar Jon s'élance pour relever le défi enfantin, ses bras ne croisent que le vide : la branche a disparu, qui devait lui permettre de se suspendre au-dessus du vide - et l'Ankou apparaît et rit). A cet égard, la fin est simple et presque optimiste. Jon sombrait, s'anéantissait (cette planche de cases blanches consécutive à celle de l'enivrement). L'Ankou apparaît à sa table et lui accorde pour trois planches de retrouver cette enfance perdue. Lorsque Jon dans la dernière scène rejoint le car que conduit l'Ankou (qu'on peut considérer comme l'image de la destinée humaine), tous les passagers sont ravagés par la vie, sauf lui, qui a été de nouveau petit enfant pour une après-midi d'été.
NB :
Complément à ma lecture de la bande dessinée Attends… de Jason (Atrabile, 2000). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.
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Orm le rouge
Enfin un bon livre* ! Ce n’est tout de même pas le bout du monde ! Vous prenez un auteur doué d’un solide talent, vous l’éditez proprement et avec une touche d’originalité et le tour est (presque) joué !
C’était le livre dont j’étais le plus curieux. Cette couverture au dessin superbe et original, ces pages nombreuses et rutilantes, et, surtout, ce magnifique titre - grave, ardent, mystérieux - m’avaient laissé désireux de le lire. Pourtant, au bout de quelques pages, j’ai cru là encore être détrompé, mais défavorablement. Je m’ennuyais. Je ne m’étais même pas ennuyé ainsi depuis L’éducation sentimentale, et ce n’est pas rien. Je n’avançais pas, je m’enlisais dans cette écriture lente, épaisse, monotone, méthodique et où l’ironie même (pas très fine) s’éteignait. Et j’en avais encore pour 300 pages ! Puis, à la 40ᵉ page environ (les 40ᵉ rugissants ?), comme propulsée par le souffle aventureux d’Orm, de Krok et de leurs compagnons, j’en découvris les vertus. On a la très agréable sensation de rouler à un bon rythme dans une bonne berline, sans soubresaut, sans inquiétude, confortablement carré sur l’épaisse banquette arrière avec, par la fenêtre, un paysage varié et attachant, le tout agrémenté de l’ironie somme toute plaisante d’un chauffeur sympathique. Je n’ai d’ailleurs trouvé à cette écriture que peu de défauts : quelques hésitations dans l’emploi des temps du passé (traduction ?) et un "surseoir à" dans la bouche d’un viking qui me fit sursauter. Il y a en revanche de belles réussites littéraires, comme cette phrase qui a un "jeté" et un pittoresque remarquables (p. 102) : "Ils arrivèrent à la ville du calife et virent celle-ci étaler des deux côtés du fleuve ses maisons serrées les unes contre les autres, ses palais immaculés, ses palmeraies et ses tours." Bengtsson est doué d’un remarquable talent de narration qui lui permet de brosser avec aisance et sûreté des scènes variées : la galère, la mort de Krok, le banquet de Noël, le combat entre Orm et Sigtrygg, les scènes entre Orm et Ylva… À ce don s’ajoute celui du dialogue, et on ne peut qu’admirer comme il a su conférer aux propos de ces hommes peu bavards que sont les vikings force et laconisme. J’ai particulièrement été impressionné par la scène où Orm rencontre pour la première fois Almansour : en quelques mots, Bengtsson nous campe magistralement l’homme de profond pouvoir qu’est ce dernier. Et que dire de son art de faire vivre les personnages ! Quelle réussite que cette Ylva qui, sitôt qu’elle apparaît, apporte la gaieté et la vie, ou bien du savant et bougon frère Willibald ! On s’attache à eux bien vite. Deux choses encore sur ce récit. J’ai trouvé très beau que de la bouche de ces guerriers sans lettres jaillisse dans les moments intenses de la vie la poésie. On comprend également très bien il me semble, le livre refermé, comment le christianisme gagne des populations qui lui sont a priori si étrangères de mœurs et de tradition.
En un mot, c’est un bon livre et que j’ai aimé de lire. Ce n’est pas un grand livre : il ne faut que le comparer un instant aux grands récits épiques pour s’en convaincre. L’écriture, les scènes sont moins amples, moins variées. Les notes les plus hautes, les plus tragiques font défaut : il n’y a rien de comparable aux scènes où le père d’Hector implore Achille, où Tancrède tue son amante, etc. Il n’y a pas l’exceptionnel souffle épique de l’Arioste. Surtout, le positivisme assez sensible de l’auteur supprime toute possibilité de merveilleux. Imaginez qu’à la même histoire se mêlent Thor et son marteau formidable, les fantômes douloureux de l’Angleterre, les djinns fabuleux, des apparitions de crucifix dans des clartés inouïes, des trolls, des korrigans… Il eût fallu pour cela un écrivain d’une autre envergure, un poète. Il ne s’agit pas bien sûr de refaire le roman à la place de l’auteur mais simplement de constater qu’il y a une dimension dans ce type de récit qui fait ici défaut.
J’en arrive maintenant à l’évaluation, et je me heurte de nouveau au barème. J’ai non beaucoup mais bien aimé ce roman. Comment faire ? L’effusion, l’exagération me sont étrangères : il m’est impossible de voter « beaucoup ». Je ne dispose plus que de la note « un peu ». Ce n’est pas du tout satisfaisant. (Sur 10, j’aurais mis 7). J’ai résolu la chose suivante. Je continuerai de noter chaque livre comme s’il était le seul, et absolument. En cas d’impossibilité de noter précisément, je choisirai la note immédiatement inférieure. Mais, dans un second temps, après que j’aurai lu les dix livres, je les noterai à nouveau, mais relativement, les uns par rapport aux autres. Ainsi, s’il s’avérait qu’Orm le rouge soit pour moi le meilleur livre, celui que j’aie le mieux aimé, je dirai que je l’ai aimé "à la Zazieweb". Il n’y a de toute façon guère de doute dans mon esprit que sa note sera réévaluée.
* Lecture d'Orm Le Rouge de Frans Gunnar Bengtsson (Gaïa, 1997). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, un lien pour continuer, celui du site de l'éditeur.
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vendredi, 19 novembre 2004
Les Montagnes d’ennui
Quelle tristesse qu’un livre* qui ne vous a pas même assez touché pour éveiller en vous la flamme de l’enthousiasme ou de la colère ! On ne souhaite que l’oublier, et il faut en parler. Faisons-le sans ambages. Ce livre m’a ennuyé et agacé. Il est sans originalité, moyen : faible.
L’écriture de Lionel Bourg est foncièrement vicieuse. C’est assez pour lui interdire le titre d’ écrivain de valeur. On ne l’est pas pour écrire congrûment mais nul ne l’est qui soit cacographe. Examinons-le dans la phrase suivante, exemple parmi bien d’autres mais caractéristique. « Marcher, dès lors, marcher comme on pénétrerait à l’intérieur d’un univers dépouillé de sa pulpe ou de ses oripeaux organiques, marcher là, sur les plateaux, revient à affronter la sourde ténacité des choses, et puisque je parle d’étendues rabotées par l’action conjointe du gel et des bourrasques, c’est à une plate-forme singulière que je pense, qui est dite des Égaux et comme paume ouverte en signe d’amitié m’émeut si fort quand je l’arpente, déraisonnablement je ne suis pas dupe, l’âme, ou l’ardeur, le souvenir de Gracchus Babeuf en tout cas ou des emportements fiévreux de Sylvain Maréchal ne me quittant plus, et l’espérance, et une rage, têtue, profonde, si bien que je n’abandonne les lieux et ne me dirige en direction de la Croix du Fossat que cœur battant, m’arrêtant enfin, au pied du modeste calvaire, et contemplant tout près les écharnements qui au fond du vallon se racornissent mais où, d’avril à mai, ondulent à la brise d’innombrables jonquilles » (p. 65-66).
On perd le fil, on ne comprend pas. On a une impression de verbiage et d’incorrection. Ce n’est pas sans raison. Le mouvement, l’élan est dévoré par des propositions qui croissent anarchiquement et s’entre-dévorent. La ponctuation est pauvre et mal employée. (Les signes de ponctuation intermédiaires – point-virgule, tiret, parenthèse - font fâcheusement défaut dans une phrase aussi longue : pourquoi pas un point-virgule après « ténacité des choses » par exemple ? ; « comme paume ouverte en signe d’amitié » devrait être encadré par des virgules ; etc.) Les ellipses (notamment des pronoms relatifs), parce qu’inopportunément employées, freinent, obscurcissent la phrase au lieu de la dynamiser. On se moque même de vous. On vous demande de choisir pour caractérisation d’un univers entre « dépouillé de ses oripeaux » et « dépouillé de sa pulpe », alors que les résultats sont à l’opposé. Il y a des inutilités (« par l’action conjointe »). Cette phrase se regarde un peu (« puisque je parle », ce qui en ralentit l’élan. Ce n’est sans doute rien ici mais j’ai vu un peu trop dans ce livre de ces formules réflexives (« ai-je écrit », « disais-je », « comment traduire mon sentiment », « où je note cette phrase », « et moi, pauvre scribouilleur… », « sur ces feuillets », etc.) pour que ne s’immisce pas dans mon esprit le soupçon de l’infâme complaisance dans l’acte d’écrire. La séquence allant de « l’âme » à « ne me quittant plus » est douteuse et obscure. On ne distingue pas de période, d’articulation logique, la ligne directrice se perd. C'est confus. L’on m’objectera que c’est là le dessein même de l’auteur qui vise à restituer ainsi le désordre de la quête et la confusion de son moi. Inutile de dire que je ne suis pas près d’admettre que pour exprimer le désordre et la confusion il faille écrire d’une façon confuse et désordonnée. Le résultat d’ailleurs de cette belle méthode est que cette belle fin de phrase de jonquilles ondulant à la brise passe inaperçue au lieu d’être comme une apparition.
Il y a bien d’autres tares dans ce texte : impropriétés, galimatias, enflure, redondances… Voici un florilège : « taraudé de ciel », « les ahanements paradoxaux du silence », « la congruité d’être », « cadastre de la solitude », « reclus sur », « comme se rompent les veines », « sang fuligineux », « tout, parfaitement tout », « condensation nuptiale du partage », etc. Cet auteur a l’oreille défectueuse. Il manque également de vigueur. Voyez page 27 : « Jeu des toitures, des tuiles, des pans de murs et des chicots d’enceinte datant du Moyen Âge. Lierre. Arbres et arbustes crucifiés à d’incertains vestiges. Des chats. Si nombreux sous une voûte, et de toutes les couleurs, de toute condition, immobiles, sages, qui me dévisagent : une assemblée de sphinx… » Lisez maintenant quelques pages d’Aloysius Bertrand ou de Barbey d’Aurevilly et vous serez saisi par la paresse et la faiblesse de ce morceau. On devine qu’il y avait là une atmosphère de désolation et de mystère que Lionel Bourg n’a pas su nous rendre. Au passage, je dois dire que d’une manière générale ce livre a considérablement souffert dans mon esprit de la comparaison avec Julien Gracq. Nombre de phrases sont lourdes et fumeuses : « Avec, sur cette étendue bleuissant, les vergetures d’ocre des nuages qui sont comme du sable ou de l’argile en suspension parmi l’impondérable. » (p. 28) Les citations, les références sont le plus souvent plaquées ou inopportunes. (Quel besoin d’Alexandre ici (p. 47) ? : "Élancements, pichenettes de canifs dans la région du sternum. Ou, cela dure plus longtemps, et grince, une manière de scie minuscule va et vient sous mes côtes comme si quelque Alexandre, privé de son glaive, s’était convaincu de trancher le nœud gordien nerveux de ma cage thoracique avec une lime à ongles. ») Je ne parle pas de la critique à la petite semaine du tourisme de masse (parce que rossignoler dans la campagne c’est mieux ?) et des couplets nostalgico-littéraires. Il n’y a pas un atome d’originalité dans ce livre. L’on trouve enfin ceci, qui me fit fulminer (p. 28) : « Une telle beauté ne s’explique pas. Quant à l’évoquer, à la montrer ou l’esquisser sur ces feuillets, autant renoncer tout de suite ; je n’en retiendrais jamais que l’ombre trop loin portée. » Voilà où mène la complaisance : à la démission littéraire la plus éhontée. Que Lionel Bourg se rassure : d’autres ont su fixer ce que son pauvre talent ne lui a pas permis de faire. Tout cela pourquoi d’ailleurs ? Pour cet obscur chiqué poétique (p. 28) : « Ce qu’il faut en revanche, c’est s’en repaître. Y participer de toutes ses fibres. Habiter cette tension, à chaque instant, où que l’on se trouve, criblé d’azur et soi-même devenu l’effroi comme le contentement d’un unique regard. »
Finissons. La sensation est débile, la nécessité nulle et le style confus, verbeux, incorrect et prétentieux. Splendide cas de fausse belle littérature ! Ce n’est pas au demeurant que Lionel Bourg soit dénué de qualités. Il a de l’esprit et des lettres. On rencontre de la sensibilité, de la finesse, une sorte d’élégance. Quand on lit « la matinée s’étourdit d’oiseaux », on s’écrie : « C’est ça ! ». Dans son texte le mieux senti, Les Montagnes du soir, on entend quelquefois une voix. Ce n’est pas rien mais il n’y a rien d’exceptionnel non plus. Lionel Bourg a du talent, mais un talent égrotant et terne.
* Lecture de Les Montagnes du soir de Lionel Bourg (Cadex, 2003). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.
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