dimanche, 21 novembre 2004
Le groove du cardinal
Ouf ! Je commençais sérieusement à croire que chaque page que je lisais se rajoutait en fin de livre, tant mon signet stagnait désespérément au milieu de ce pavé !
Si l'on n'est pas particulièrement féru de cette époque tumultueuse de l'histoire de France qu'est la Fronde, si l'on ne se sent pas de goût particulier pour les calculs ni les intrigues, on trouvera peut-être, ce qui fut quelquefois mon cas, que 1200 pages de langue française, quelque amateur qu'on en puisse être, ça fait beaucoup. Mais aussi, quelle langue !
Le style du cardinal de Retz n'a ni la hauteur sublime, la souveraine ironie de Blaise Pascal, ni l'ordonnée et calme majesté trouée d'échappées grandioses de Jacques-Bénigne Bossuet, ni le charme et la fluidité classiques de La Bruyère, ni encore la hauteur et la sobriété grand seigneur du duc de La Rochefoucauld ; c'est un homme intelligent, fier, souple, galant, insolent, habile, endurant, intrigant, plein de ressources et romanesque : cela se retrouve dans sa phrase. Voyez : "Il prit la pensée de limer la grille d'une petite fenêtre qui était dans la chapelle où j'entendais la messe, et d'y attacher une espèce de machine avec laquelle je fusse, à la vérité, descendu, même assez aisément, du troisième étage du donjon ; mais, comme ce n'eût été que la moitié du chemin de fait et qu'il eût fallu remonter l'enceinte, de laquelle d'ailleurs l'on n'eût pu redescendre, il quitta cette pensée, la quelle était effectivement impraticable, et nous nous réduisîmes à une autre, qui ne manqua que parce qu'il ne plut pas à la Providence de la faire réussir" (p. 1102) ou "Mais comme ce n'était pas celle (1) que nous appréhendions le plus, quoique ce fût celle qui nous fût la plus opposée, nous n'avancions notre travail, du côté qui la regardait, que subordonnément au progrès que nous faisions des deux autres (2), d'où nous craignons, et avec raison, de trouver plus de difficulté" (p. 1179).
Il y a dans le développement de ces phrases d'une longueur souvent singulière, tout en demeurant, chose remarquable, claires et structurées, un mouvement, une souplesse, une manière de s'arrêter en incise puis de reprendre leur marche, de bondir soudain, mais sans bruit, et de se terminer toujours si élégamment quelque chose de merveilleusement félin. Voyez d'autre part celle-ci : "L'on contesta quelque temps, avec beaucoup de chaleur, touchant les intérêts du parlement de Normandie, qui avait envoyé ses députés à la conférence avec Anctoville, député de M. de Longueville ; mais enfin l'on convint" (p. 544) : elle rend compte dans sa forme même de l'animation des débats, puis de leur extinction. Les Mémoires comptent nombre de réussites pareilles. Pour tout dire, si je ne craignais de causer une syncope à quelque docteur grave qui polissonnerait avec la fraîche Zazie (3), je parlerais même dans ses meilleurs moments de groove, tant je trouve parfois à cette souplesse féline, à ce merveilleux sens du rythme, à cette allégresse discrète et continue quelque chose de splendidement noir. C'est cela - sans même parler de son intelligence, de son ironie, de son brio - qui met le cardinal de Retz à cent piques au-dessus d'une plume plaisante mais courte, mais facile, telle que celle de Bussy-Rabutin par exemple, et lui ouvre la porte, avec un rien d'effraction il est vrai, mais ce n'est pas là son moindre charme, à ce choeur d'illustres écrivains qui chantent in aeternam la gloire du Grand Siècle.
Mais je vais trop vite. Bien des passages de ces Mémoires sont captivants, et la fin est passionnante. Alors la Fronde s'éparpille et Retz tombe ; le cardinal de Mazarin le fait prendre par force et l'emprisonne au donjon de Vincennes, puis à la prison de Nantes ; Retz s'évade, tombe de cheval, se démet l'épaule, fuit à Belle-Île, en Espagne, en Italie, à Rome ; le nouveau pape le prend en grippe et la haine du Mazarin le poursuit toujours (les Mémoires s'arrêtent dans ce temps) ; il erre au frontières du Royaume, obscur et dépourvu, et ne rentrera qu'à la mort de l'Italien ; mais le jeune Louis XIV lui sera aussi cruel, et Paul de Gondi renoncera au monde pour terminer ses jours dans une abbaye. A ce moment des Mémoires, Retz ne peut faire qu'il ne se découvre et dévoile ses blessures, ses rêves, ses rages. Puis il y a cette ombre, cette ombre qui se dresse à chaque page, sombre, grandissante, triomphale : l'ombre du cardinal de Mazarin. Car c'est cet étranger - "cet Italien" dira avec mépris Saint-Simon - qui bien que honni de tous - de la Cour, du Parlement, du peuple, des princes, des villes et, pour ainsi dire, de toute la France et de Rome même - se maintiendra constamment et se jouera de tous ; et cela par le seul moyen de son génie du pouvoir : noir, profond, souverain.
(1) Une des factions intrigant pour l'élection du futur pape.
(2) Les factions.
(3) Ce texte a été publié sur le site zazieweb.
(5) Je ne saurais enfin passer sous silence l'excellent travail d'édition de Simone Bertière : c'est un modèle de compétence et de discrétion, et rien de ce qui est nécessaire à l'intelligence des Mémoires ne fait défaut.
NB :
Lecture des Mémoires du cardinal de Retz (le livre de poche, 1987).
21:30 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


Commentaires
le flemme de tout lire, joli skin de blog , et quelle productivité ... en tout cas , bravo
Ecrit par : dafeen | jeudi, 18 novembre 2004
Quand votre compteur aura explosé consécutivement à votre mise en lien par l'éminent Vebret, et à la cascade de liens dont vous allez bénéficier, je veux qu'il soit dit que j'avais débusqué avant lui votre élégantissime plume.
Bien à vous.
Ecrit par : OrnithOrynque | mercredi, 05 janvier 2005
Merci OrnithOrynque. Comptez sur moi si le cas y échoit pour rendre à César ce qui lui appartient.
Cordialement,
Ecrit par : dondiegodelavega | mercredi, 05 janvier 2005
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