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dimanche, 21 novembre 2004

Pistolade

elleestdeboutsurmespaupieres.jpgQuand on lit de certains livres, on trouve finalement injuste que les ânes soient privés de la parole.
Tout a mal commencé. Au lieu d'un mot du facteur m'invitant à prendre mon paquet dans la boîte pour correspondance volumineuse, je trouve dans ma boîte à lettres un avis de passage. Je me rends à mon bureau de poste mais le guichetier, après une assez longue recherche, m'apprend que le facteur s'est trompé et que l'objet se trouve dans une autre poste, à l'autre bout du quartier. J'y vais, et mets enfin la main sur le paquet récalcitrant. En marchant, je l'ouvre avec brusquerie, et tout me déplait. Le titre - dissonant, bizarre, faux (1) ; la couverture blanche maculée d'un jaune qu'on n'ose qualifier ; le nom même de l'auteur, bizarrement. Je retourne le livre, et la présentation de l'auteur me laisse une impression d'amateurisme papillonnant qui m'irrite. Je l'ouvre au hasard, et je vois ces artifices de présentation qui augmentent mon irritation. Je suis un peu Vaugelas sur les bords, et ce genre de blagues, pas trop longtemps. Je lis deux ou trois phrases, et c'est mauvais. Ma matinée est gâchée : j'enrage déjà du sale moment que je suis sûr que ce livre me fera passer (2).
J'ai pensé être détrompé. Au bout de quelques pages, j'étais dérouté ; comme un homme habitué aux plus grands restaurants et qui se retrouverait dans une gargote de la rue Saint Denis à mordre dans un kebab : "Qu'est-ce que c'est que ça ?" Cela faisait un moment que je ne m'étais pas égaré. Ce n'est pas une sensation désagréable, et même plutôt délicieuse. Je voyais bien les violences faites à la langue, et gratuites le plus souvent, mais je ne pouvais méconnaître ceci qui était superbe : cette animalité flamboyante, cette sauvagerie, cette sensibilité violente où l'odorat joue une si grande part, une vitalité peu commune, une originalité. Ce m'était sympathique. J'étais même un peu séduit je crois. Comment juger ce livre ? Et si c'était bon ? J'ai alors pensé à un jeu auquel j'ai plus d’une fois rêvassé : "Quel grand écrivain, quel grand poète, si tu étais leur premier lecteur, raterais-tu ?" Question délicate ! J'étais déboussolé. Je décidai alors, malgré que j'en aie, de jouer le jeu et de me laisser voguer : on verrait bien où ça me mènerait ! Quelques pages plus loin, je me suis senti mal, infecté, et je me suis précipité sur ma pharmacie pour avaler plusieurs vers de la potion Poésies des laboratoires Malherbe. Malherbe, ce n'est pas précisément un exalté, un mystique, ni même, je le veux bien, le plus grand des poètes : c'est un ciseleur, et c'est de cela dont j'avais besoin. Cette poésie claire, nette, maîtrisée mais - pourquoi le tait-on ? - non dénuée de charme, de grâce, ni de délicatesse me fit un bien extraordinaire.
Lorsque je retournai au livre, je compris aussitôt ce que c'était : n'importe quoi. La page 84 - page parmi cent autres - n'est pas de la littérature. C'est un brouillon qui attend d'être mis en forme. Cette constance à violenter la langue, à escamoter la ponctuation pour juxtaposer des mots sans rime ni raison, à court-circuiter la syntaxe pour plaquer des morceaux de "réalité" (éclairs de pensée, bribes de souvenirs, listes de courses…) est fondamentalement anti-littéraire. Cela porte même un nom à mes yeux : c'est de la littérature-réalité, dans le sens même où l'on parle de télé-réalité. (C'est-à-dire, en vérité, de la non-littérature.) Que diriez-vous d'un quidam qui exposerait un lit et une chaise de paille et qui s'écrierait que c'est plus fort que Van Gogh, parce que plus vrai ? C'est de cela dont il s'agit. Toute la suite me confirma dans cette pénible impression et j'avais déjà vidé à peu près la moitié du flacon Poésies (auquel j’avais joint, pour le besoin, quelques cachets des laboratoires Gautier) quand je vis enfin, avec un soulagement considérable, le bout de cette bouillie.
Pourtant, le livre refermé je me suis dit : "Cela aurait pu être un bon livre, s'il avait été commencé." Je ne dédis rien de ce que j'ai cru deviner de la personnalité de "l'auteur". Je ne sais pas dire si elle a du talent - qui consiste en un peu plus que quelques bonheurs d'expression -, bien qu’en l’espèce je n'en voie pas. Ce que je vois clairement en revanche, c'est Cécile Clozel au pied de la montagne, son manuscrit sous le bras. Cécile Clozel a à apprendre que la syntaxe est comme le marbre, dure et froide pour les médiocres, mais d'une ductilité merveilleuse dans les mains des artistes véritables : qu'elle lise Chateaubriand et Breton. Elle a à apprendre ce que c'est que la maîtrise : qu'elle lise Flaubert et Gracq. Elle a à apprendre comme la plus grande violence peut être liée à la plus grande maîtrise : qu'elle lise Rimbaud et Artaud. Elle a à apprendre la propriété des mots : qu'elle lise La Bruyère et Bossuet. Elle a à apprendre la musique des mots : qu'elle lise Nerval et Verlaine. Elle a à apprendre ce que c'est qu'un chant poétique : qu'elle lise Lautréamont. Elle a à apprendre à penser en littérature : qu'elle lise Stendhal et Proust. Elle a à apprendre, si tout lui déplait, comment on peut forger une langue avec quoi s’exprimer à neuf : qu'elle lise Céline. Cécile Clozel ne sait pas ce que c’est que la littérature : il faut qu’elle lise Baudelaire et Saint-Simon. Cécile Clozel doit beaucoup lire parce qu'elle est très ignorante. - Et les ignorants sont comme leurs illustres confrères : ils osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît.

(1) À la fin, ce livre m'a rappelé que son titre est tiré d'un poème d'Eluard. Chose étrange : j'ai lu Capitale de la douleur (qui m'a un peu ennuyé) pas plus tard que l'année dernière, et je ne me rappelais pas ce vers. Tant pis : c’était mon sentiment. Je ne suis pas un fanatique de Magritte.
(2) La seule note positive fut la lettre de l’éditeur où il se propose, perspective très intéressante, d’intervenir dans les débats.

NB :
Lecture du "livre" Elle est debout sur mes paupières de Cécile Clozel (K Editions, 2003). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.

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