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jeudi, 18 novembre 2004

Une joyeuse marmite [1/2]

laviedefamille.jpgCe livre a fait trace sur moi ; un charme léger, souriant, une fantaisie ailée. Il m'a remémoré la confusion joyeuse de ma prime enfance. Il m'a laissé également ce leitmotiv* pareil à un couvercle qu'on soulève et qu'on repose sur une joyeuse marmite. Il y a enfin la bonne épaisseur de ses pages, son bleu céleste dont la vue et le tact m'ont rappelé ces imagettes qu'on trouvait autrefois glissées dans les produits de consommation courante et dont la face changeait comme on les remuait.
La vie de famille ne laisse pourtant pas d'être un livre déconcertant. On ne rencontre d'emblée ni paragraphes, ni phrases, ni rien de ce qui fait habituellement un livre. Les propositions, les mots, les lettres sont disposés étrangement, singulièrement. On rencontre de but en blanc des planches de photographies de films, de tableaux. Le corps, la casse, la graisse varient sans crier gare. Des fantaisies graphiques - lettres géantes, esperluettes, pointillés… - surgissent et volettent. Des signes mathématiques s'insinuent parmi les lettres. Etc.
Que comprendre ? J'ai pensé d'abord à une espèce de keepsake ou d'installation littéraire (comme on parle d'installation artistique), mais cela ne me satisfaisait pas. Je me suis alors demandé quel était le projet de l'auteur, sa conception, et je n'ai guère tardé à le savoir. Ils sont en effet exprimés en des endroits aussi évidents que la 4ᵉ de couverture, l'épigraphe et l'incipit : "C'est donc ça la vie de famille, une histoire domestique […]. […] C'est donc ça la vie de famille, […] une traduction de sa langue dans sa langue, une affaire de langage commun à la tribu", "il pense que l'histoire de sa vie n'existe pas" et "mais qu'est-ce que cette manie / un mot + un mot + un mot / etc".
La vie de famille est une histoire domestique, comme cela est heureusement dit. La chose n'est pas nouvelle : Montaigne nous apprend dans ses Essais que son père en tenait une et, par ailleurs, plusieurs grandes familles italiennes de la Renaissance, notamment florentines, faisaient de même. Ce qui est nouveau, à ma connaissance, c'est que Claude Chambard pense que la vie de famille n'est pas susceptible d'une narration traditionnelle, d'un récit "situé et daté", qu'un tel récit la trahirait dans sa substance. Il pense que la vie de famille ne se déroule pas, qu'elle est avant tout un creuset où tout - livres, musique, volupté, souvenirs, films, événements, carnets… - se mêle et bouillonne, et que c'est de cette confusion une et joyeuse dont il faut rendre compte. C'est donc fort logiquement que Claude Chambard tord le cou à la syntaxe et à la composition typographique, dont on use si machinalement : il faut casser la mécanique du livre ! Dans un deuxième temps, Claude Chambard se met en quête d'une langue (une langue libérée de sa gangue syntaxique et typographique) qui puisse dire fidèlement cette chose éphémère et singulière, cette chose avant tout émotive, qu'est la vie de famille. On ne s'étonne plus dès lors que toute narration, toute histoire nous soient refusées, quelquefois d'autorité, comme en page neuf : "[ici originellement figurait une suite de dates importantes pour l'auteur & les siens & et de ce fait utilement supprimé]". On comprend l'emploi systématique de l'esperluette en la place de la conjonction "et", car si toutes deux associent bien deux éléments, celle-ci agit comme une colle logique, au lieu que celle-là le fait comme une pimpante entremetteuse. Etc.
Je m'en arrête en effet ici, bien qu'il faudrait, pour que ceci soit une critique et non simplement son ébauche, se pencher sur chaque procédé employé par Claude Chambard pour en tirer la raison et en peser la pertinence. Cependant, sur la base de ce que j'ai senti et compris, La vie de famille est un livre intéressant, original et concerté.

* "C'est donc ça la vie de famille…"

NB :
Lecture du livre La vie de famille de Claude Chambard (le Bleu du ciel, 2002). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, un lien pour continuer, celui du site de l'éditeur qui réalise un beau travail.

Commentaires

Claude Chambard vient de nous faire parvenir votre critique. On est ravi et lui aussi ; en ces temps difficiles pour l'édition de poésie contemporaine, cela fait chaud au coeur de lire cette belle chonique, intéressée, curieuse et sensible.
Vraiment merci de votre soutien,

nathalie
pour Les éditions Le bleu du ciel

Ecrit par : le bleu du ciel | mercredi, 02 février 2005

Merci, votre appréciation me fait plaisir. Si cette critique peut vous aider en quelque manière, j'en serais plus qu'heureux.

Ecrit par : Don Diego | jeudi, 03 février 2005

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