« Dixième aphorisme | Page d'accueil | Le groove du cardinal »

dimanche, 21 novembre 2004

Chimères

chimeres.2.jpgVoilà un écrivain, et peut-être grand.
Hormis peut-être le Fénelon de Télémaque, je n’ai pas souvenir d’avoir lu un écrivain doué d’un aussi exceptionnel don de la description. Á chaque pas le monde vous est offert avec une simplicité, un naturel, une évidence nonpareils. Les exemples abondent. « Nous étions serrés l’un contre l’autre derrière le pilote, dans la petite bulle en plexiglas, Jimmy avait passé son bras autour de mon cou et je sentais son poids sur moi tandis que nous nous élevions au-dessus des gratte-ciel vers la baie houleuse » (p. 102), « Cinq ou six hommes aux pantalons déchirés et aux bottes usées, de la pluie dégouttant du bord de leurs chapeaux, s’abritaient tant bien que mal sous l’avancée de chaume » (p. 419), « Nous dévalâmes les escaliers sous de belles arcades baroques et débouchâmes sur la place, face à la mer » (p. 523), « Je filai au milieu du lagon vers les splendeurs de Venise dans le hors-bord de l’hôtel » (p. 530) ou encore « Bientôt l’atmosphère fut saturée par le bruit assourdissant d’une pluie généreuse » (p. 631).
Cette exceptionnelle acuité visuelle n’est cependant ni froide ni cruelle et le regard de Nuala se colore souvent d’une ironie fine, gentille et comme amusée. Ainsi : « Je me calai contre le dossier de son grand lit en sirotant un scotch et l’observai en train de déplier ses petites affaires bien rangées – ses documents, sa radio, ses affaires de toilette. » (p. 20) ou bien : « Une mouette descendit du ciel bleu et sautilla vers nous sur la terrasse, nous fixant d’un œil minuscule et luisant » (p. 558). Chose étonnante, au passage, quand on se penche sur la nature de ce don – et c’est une croissante sensation de « mutilation » qui m’a mis sur la voie – on découvre qu’il se paye d’une indifférence à peu près complète aux autres sens que celui de la vue. Ce don atteint parfois des dimensions incroyables. Nuala a ainsi conféré à la première scène de désir entre Kathleen et Shay (p. 215-216) une plasticité telle qu’on croit voir des êtres de pâte à modeler se pétrir de désir.
Les images sont rares mais surprenantes, sûres, expressives : excellentes. « […] L’hélicoptère de l’armée qui planait comme une énorme tondeuse devant les baies vitrées » (p. 386) ou « Même quand nous avons l’impression d’être en sécurité dans le giron du mariage, nous pouvons être emportées par un rêve de bonheur et de plénitude qui nous mène – comme des moutons poussés en direction d’une falaise par un chien sauvage – vers une chute libre » (p. 515). Les portraits sont brefs, incisifs, parlants. « La pluie lui avait collé les cheveux sur le front et le froid avait coloré son nez en rouge, mais ses yeux marrons étaient très vifs » (p. 156) ou bien « Sa coupe de cheveux à la Einstein, ses grands yeux noirs brillants, son nez effilé » (p. 608).
Un des maîtres mots de l’écriture de Nuala est la netteté. Elle a cependant dans son allure un négligé, un je-ne-sais-quoi de garçonnier que j’aime bien. Une dernière caractéristique de cette écriture est une distance intrinsèque – celle du regard bien sûr, mais elle est ici particulière – dont je ne suis parvenu à trouver le nom qu’après plusieurs pages : élégance. Une élégance du meilleur aloi. Alors on comprend que Nuala puisse tout dire – la colère et le désir, la douleur et le malheur, la volupté et le deuil, l’espérance et l’amitié… – sans jamais tomber dans les cloaques de narcissisme où se complaisent les médiocres.
Il y a l’écriture et il y a le livre, dont j’ai apprécié bien des choses. Les peintures du désir et du plaisir féminins sont d’une rare vérité. D’une manière générale, ce livre est une mine d’or pour qui serait curieux de la psychologie féminine. Il y a des passages fort drôles et toujours justes, comme lorsque cet accent londonien que j’adore est qualifié de « ton de mépris indigné » (p. 611). Les personnages sont légers, vivants, humains. Caroline est particulièrement réussie mais celui que je respecte, que j’admire même, c’est Ian. On ne peut que s’incliner devant un salaud de ce niveau. Nuala est d’une intelligence aiguë. Le récit est conduit avec maîtrise même si j’ai eu le sentiment que la fin se décousait un peu (à vérifier). J’ai trouvé en tout cas ce jeu, cette tension entre récit historique et récit fictionnel fécond et intéressant, bien plus que le procédé de la mise en abyme. Il y aurait grand fruit à analyser ce roman sous ce rapport. Sa peinture de l’Irlande, simple, ample, touchante, véridique m’a rappelé certains films de John Ford. Ce n’est pas infamant… Nuala a une vive conscience du monde dans ce qu’il a de douloureux, de tourbillonnant, d’aventureux. Son regard est profondément humain. Cela confère à son roman cette qualité dont nous avons de ce côté-ci de la Manche pratiquement perdu l’idée : l’envergure.
En somme, c’est un excellent livre. Et, puisque j’ai lu que c’était là son premier roman (!), je ne crains pas de dire que ce premier essai est un coup de maître.

NB :
Lecture de Chimères de Nuala O'Faolain (Sabine Wespieser, 2003). Ce livre est le lauréat du prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, pour continuer, le site de l'éditeur.

Ecrire un commentaire