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samedi, 20 novembre 2004
Un malaise persistant [1/2]
Ça m’a fait plaisir de recevoir une BD, il y avait longtemps que je n’en avais pas lu. J’adorais ça quand j’étais gosse, j’en lisais plein. Même, selon le raisonnement enfantin qui vous fait désirer d’être boulanger-pâtissier pour pouvoir manger autant de gâteaux qu’on veut, j’ai pensé être dessinateur de bandes dessinées. J’y avais mis assez de conséquence : j’en recopiais, j’en inventais, je me documentais sur l’art d’en faire… Cela me dura jusqu’à l’âge de quatorze ans. Si aujourd’hui je ne sais plus dessiner (si je l’ai su) ni où se trouvent ces tentatives juvéniles, il me reste de ces années un certain héritage culturel et technique. Malgré cela, je ne me sens pas en mesure de juger d’une BD : ma culture n’est ni assez étendue ni assez variée pour estimer l’originalité d’un auteur et, d’autre part, je n’ai pas réfléchi à cet art. Je me réduirai donc à exposer mon sentiment.
L’anodine étrangeté de cette BD a quelque chose de fascinant, et je n’ai pas souvenir d’avoir lu quelque chose qui m’ait laissé pareille impression de malaise diffus et persistant. Un film seulement me revient à l’esprit, sorti il y a dix ans, étrange, dérangeant : Clean, shaven. Comment Jason s’y est-il pris ? Il y a l’histoire bien sûr. C’est cette frêle vie de banalité et d’ennui où Jon s’enlise et sombre. Ce sont ces rêves enfantins, ce refus adolescent, ces projets adultes emportés sitôt formulés. Ce sont également ces scènes étranges, incompréhensibles, ou qu’on ne comprend qu’avec retard. Ce sont enfin ces êtres de mystère qui se mêlent au quotidien et le troublent. Et, si rares que soient leurs survenues, elles semblent comme des ponctuations majeures - exactes, préméditées.
Pourtant, si Jason s’en était arrêté là, il ne serait pas même un artiste. Ce qu’il y a de remarquable justement, c’est de voir comme son art prend possession de cette histoire et la porte au rang d’œuvre. Vérifions-le brièvement.
La BD est en noir et blanc. Son format réduit nous tient comme à distance. Les pages sont épaisses, cartonnées – lourdes presque et font un étrange contraste avec cette vie qui ne tient à rien. Les scènes n’ont pas de lien apparent ou immédiat et les pages n’ont pas de numéros. Les cadres sont tous de la même taille, carrés, serrés les uns contre les autres, tracés d’un trait épais, appliqué et irrégulier – comme un cerne d’angoisse contenue. Le dessin est anodin ; mais ces têtes d’animaux et de crânes. Un même plan est souvent continué sur toute la planche : l’intrigue, qui se traduit classiquement par un resserrement progressif de l’optique, est refusée. Les plans les plus fréquents sont le plan moyen, qui est traditionnellement le plan du commencement de l’action, et le plan rapproché, qui est celui de l’action même ; mais nous comprenons d’après l’observation précédente que Jason veut nous tenir à distance du récit, nous maintenir dans une position de spectateur. Le gros plan, qui est le plan expressif par excellence, est souvent déjoué par des figures aux expressions indéchiffrables. La parole est rare et par elle-même insignifiante.
Je m’arrête, bien que j’imagine qu’on pourrait dégager d’autres éléments. Nous en savons assez pour comprendre que la force de cette BD tient en grande partie dans l’intelligence subtile qu’a Jason de son art. Il est en effet remarquable de voir avec quelle économie de moyens il sait jouer à contre-emploi ou même en les refusant des procédés habituels de son art. - De là ces insaisissables effets d’étrangeté, de malaise, d’incompréhension… Il faudrait pouvoir maintenant, pour juger de cette BD que j’ai aimée, en apprécier l’originalité. Or si je ne saurais le faire dans le champ de la BD, elle m’évoque d’une manière troublante l’œuvre d’une artiste américaine contemporaine : Ida Applebroog. Les points de jonction entre ces deux artistes sont si nombreux que je me demande si Jason n’a pas connaissance du travail d’Ida. Quoi qu’il en soit, on peut lire en exergue du catalogue de l’exposition Innocence versus Réalité consacrée à Ida Applebroog qui s’est tenue il y a six ans environ à la galerie Nathalie Pariente à Paris et que m’a aimablement offert la galeriste, sans doute en récompense de mon soudain et visible enthousiasme, la citation suivante :
Je donnerais bien volontiers toutes les richesses
Fruits amers du déclin de la vie
Pour être à nouveau petit enfant
Durant une seule journée d’été
(Lewis Carroll, 1853).
Elle ne jure pas avec cette bande dessinée.
NB :
Lecture d'Attends… de Jason (Atrabile, 2000). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, un lien pour continuer, celui du site officiel de Jason.
11:40 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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