vendredi, 19 novembre 2004
Les Montagnes d’ennui
Quelle tristesse qu’un livre* qui ne vous a pas même assez touché pour éveiller en vous la flamme de l’enthousiasme ou de la colère ! On ne souhaite que l’oublier, et il faut en parler. Faisons-le sans ambages. Ce livre m’a ennuyé et agacé. Il est sans originalité, moyen : faible.
L’écriture de Lionel Bourg est foncièrement vicieuse. C’est assez pour lui interdire le titre d’ écrivain de valeur. On ne l’est pas pour écrire congrûment mais nul ne l’est qui soit cacographe. Examinons-le dans la phrase suivante, exemple parmi bien d’autres mais caractéristique. « Marcher, dès lors, marcher comme on pénétrerait à l’intérieur d’un univers dépouillé de sa pulpe ou de ses oripeaux organiques, marcher là, sur les plateaux, revient à affronter la sourde ténacité des choses, et puisque je parle d’étendues rabotées par l’action conjointe du gel et des bourrasques, c’est à une plate-forme singulière que je pense, qui est dite des Égaux et comme paume ouverte en signe d’amitié m’émeut si fort quand je l’arpente, déraisonnablement je ne suis pas dupe, l’âme, ou l’ardeur, le souvenir de Gracchus Babeuf en tout cas ou des emportements fiévreux de Sylvain Maréchal ne me quittant plus, et l’espérance, et une rage, têtue, profonde, si bien que je n’abandonne les lieux et ne me dirige en direction de la Croix du Fossat que cœur battant, m’arrêtant enfin, au pied du modeste calvaire, et contemplant tout près les écharnements qui au fond du vallon se racornissent mais où, d’avril à mai, ondulent à la brise d’innombrables jonquilles » (p. 65-66).
On perd le fil, on ne comprend pas. On a une impression de verbiage et d’incorrection. Ce n’est pas sans raison. Le mouvement, l’élan est dévoré par des propositions qui croissent anarchiquement et s’entre-dévorent. La ponctuation est pauvre et mal employée. (Les signes de ponctuation intermédiaires – point-virgule, tiret, parenthèse - font fâcheusement défaut dans une phrase aussi longue : pourquoi pas un point-virgule après « ténacité des choses » par exemple ? ; « comme paume ouverte en signe d’amitié » devrait être encadré par des virgules ; etc.) Les ellipses (notamment des pronoms relatifs), parce qu’inopportunément employées, freinent, obscurcissent la phrase au lieu de la dynamiser. On se moque même de vous. On vous demande de choisir pour caractérisation d’un univers entre « dépouillé de ses oripeaux » et « dépouillé de sa pulpe », alors que les résultats sont à l’opposé. Il y a des inutilités (« par l’action conjointe »). Cette phrase se regarde un peu (« puisque je parle », ce qui en ralentit l’élan. Ce n’est sans doute rien ici mais j’ai vu un peu trop dans ce livre de ces formules réflexives (« ai-je écrit », « disais-je », « comment traduire mon sentiment », « où je note cette phrase », « et moi, pauvre scribouilleur… », « sur ces feuillets », etc.) pour que ne s’immisce pas dans mon esprit le soupçon de l’infâme complaisance dans l’acte d’écrire. La séquence allant de « l’âme » à « ne me quittant plus » est douteuse et obscure. On ne distingue pas de période, d’articulation logique, la ligne directrice se perd. C'est confus. L’on m’objectera que c’est là le dessein même de l’auteur qui vise à restituer ainsi le désordre de la quête et la confusion de son moi. Inutile de dire que je ne suis pas près d’admettre que pour exprimer le désordre et la confusion il faille écrire d’une façon confuse et désordonnée. Le résultat d’ailleurs de cette belle méthode est que cette belle fin de phrase de jonquilles ondulant à la brise passe inaperçue au lieu d’être comme une apparition.
Il y a bien d’autres tares dans ce texte : impropriétés, galimatias, enflure, redondances… Voici un florilège : « taraudé de ciel », « les ahanements paradoxaux du silence », « la congruité d’être », « cadastre de la solitude », « reclus sur », « comme se rompent les veines », « sang fuligineux », « tout, parfaitement tout », « condensation nuptiale du partage », etc. Cet auteur a l’oreille défectueuse. Il manque également de vigueur. Voyez page 27 : « Jeu des toitures, des tuiles, des pans de murs et des chicots d’enceinte datant du Moyen Âge. Lierre. Arbres et arbustes crucifiés à d’incertains vestiges. Des chats. Si nombreux sous une voûte, et de toutes les couleurs, de toute condition, immobiles, sages, qui me dévisagent : une assemblée de sphinx… » Lisez maintenant quelques pages d’Aloysius Bertrand ou de Barbey d’Aurevilly et vous serez saisi par la paresse et la faiblesse de ce morceau. On devine qu’il y avait là une atmosphère de désolation et de mystère que Lionel Bourg n’a pas su nous rendre. Au passage, je dois dire que d’une manière générale ce livre a considérablement souffert dans mon esprit de la comparaison avec Julien Gracq. Nombre de phrases sont lourdes et fumeuses : « Avec, sur cette étendue bleuissant, les vergetures d’ocre des nuages qui sont comme du sable ou de l’argile en suspension parmi l’impondérable. » (p. 28) Les citations, les références sont le plus souvent plaquées ou inopportunes. (Quel besoin d’Alexandre ici (p. 47) ? : "Élancements, pichenettes de canifs dans la région du sternum. Ou, cela dure plus longtemps, et grince, une manière de scie minuscule va et vient sous mes côtes comme si quelque Alexandre, privé de son glaive, s’était convaincu de trancher le nœud gordien nerveux de ma cage thoracique avec une lime à ongles. ») Je ne parle pas de la critique à la petite semaine du tourisme de masse (parce que rossignoler dans la campagne c’est mieux ?) et des couplets nostalgico-littéraires. Il n’y a pas un atome d’originalité dans ce livre. L’on trouve enfin ceci, qui me fit fulminer (p. 28) : « Une telle beauté ne s’explique pas. Quant à l’évoquer, à la montrer ou l’esquisser sur ces feuillets, autant renoncer tout de suite ; je n’en retiendrais jamais que l’ombre trop loin portée. » Voilà où mène la complaisance : à la démission littéraire la plus éhontée. Que Lionel Bourg se rassure : d’autres ont su fixer ce que son pauvre talent ne lui a pas permis de faire. Tout cela pourquoi d’ailleurs ? Pour cet obscur chiqué poétique (p. 28) : « Ce qu’il faut en revanche, c’est s’en repaître. Y participer de toutes ses fibres. Habiter cette tension, à chaque instant, où que l’on se trouve, criblé d’azur et soi-même devenu l’effroi comme le contentement d’un unique regard. »
Finissons. La sensation est débile, la nécessité nulle et le style confus, verbeux, incorrect et prétentieux. Splendide cas de fausse belle littérature ! Ce n’est pas au demeurant que Lionel Bourg soit dénué de qualités. Il a de l’esprit et des lettres. On rencontre de la sensibilité, de la finesse, une sorte d’élégance. Quand on lit « la matinée s’étourdit d’oiseaux », on s’écrie : « C’est ça ! ». Dans son texte le mieux senti, Les Montagnes du soir, on entend quelquefois une voix. Ce n’est pas rien mais il n’y a rien d’exceptionnel non plus. Lionel Bourg a du talent, mais un talent égrotant et terne.
* Lecture de Les Montagnes du soir de Lionel Bourg (Cadex, 2003). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.
22:55 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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