samedi, 20 novembre 2004
Orm le rouge
Enfin un bon livre* ! Ce n’est tout de même pas le bout du monde ! Vous prenez un auteur doué d’un solide talent, vous l’éditez proprement et avec une touche d’originalité et le tour est (presque) joué !
C’était le livre dont j’étais le plus curieux. Cette couverture au dessin superbe et original, ces pages nombreuses et rutilantes, et, surtout, ce magnifique titre - grave, ardent, mystérieux - m’avaient laissé désireux de le lire. Pourtant, au bout de quelques pages, j’ai cru là encore être détrompé, mais défavorablement. Je m’ennuyais. Je ne m’étais même pas ennuyé ainsi depuis L’éducation sentimentale, et ce n’est pas rien. Je n’avançais pas, je m’enlisais dans cette écriture lente, épaisse, monotone, méthodique et où l’ironie même (pas très fine) s’éteignait. Et j’en avais encore pour 300 pages ! Puis, à la 40ᵉ page environ (les 40ᵉ rugissants ?), comme propulsée par le souffle aventureux d’Orm, de Krok et de leurs compagnons, j’en découvris les vertus. On a la très agréable sensation de rouler à un bon rythme dans une bonne berline, sans soubresaut, sans inquiétude, confortablement carré sur l’épaisse banquette arrière avec, par la fenêtre, un paysage varié et attachant, le tout agrémenté de l’ironie somme toute plaisante d’un chauffeur sympathique. Je n’ai d’ailleurs trouvé à cette écriture que peu de défauts : quelques hésitations dans l’emploi des temps du passé (traduction ?) et un "surseoir à" dans la bouche d’un viking qui me fit sursauter. Il y a en revanche de belles réussites littéraires, comme cette phrase qui a un "jeté" et un pittoresque remarquables (p. 102) : "Ils arrivèrent à la ville du calife et virent celle-ci étaler des deux côtés du fleuve ses maisons serrées les unes contre les autres, ses palais immaculés, ses palmeraies et ses tours." Bengtsson est doué d’un remarquable talent de narration qui lui permet de brosser avec aisance et sûreté des scènes variées : la galère, la mort de Krok, le banquet de Noël, le combat entre Orm et Sigtrygg, les scènes entre Orm et Ylva… À ce don s’ajoute celui du dialogue, et on ne peut qu’admirer comme il a su conférer aux propos de ces hommes peu bavards que sont les vikings force et laconisme. J’ai particulièrement été impressionné par la scène où Orm rencontre pour la première fois Almansour : en quelques mots, Bengtsson nous campe magistralement l’homme de profond pouvoir qu’est ce dernier. Et que dire de son art de faire vivre les personnages ! Quelle réussite que cette Ylva qui, sitôt qu’elle apparaît, apporte la gaieté et la vie, ou bien du savant et bougon frère Willibald ! On s’attache à eux bien vite. Deux choses encore sur ce récit. J’ai trouvé très beau que de la bouche de ces guerriers sans lettres jaillisse dans les moments intenses de la vie la poésie. On comprend également très bien il me semble, le livre refermé, comment le christianisme gagne des populations qui lui sont a priori si étrangères de mœurs et de tradition.
En un mot, c’est un bon livre et que j’ai aimé de lire. Ce n’est pas un grand livre : il ne faut que le comparer un instant aux grands récits épiques pour s’en convaincre. L’écriture, les scènes sont moins amples, moins variées. Les notes les plus hautes, les plus tragiques font défaut : il n’y a rien de comparable aux scènes où le père d’Hector implore Achille, où Tancrède tue son amante, etc. Il n’y a pas l’exceptionnel souffle épique de l’Arioste. Surtout, le positivisme assez sensible de l’auteur supprime toute possibilité de merveilleux. Imaginez qu’à la même histoire se mêlent Thor et son marteau formidable, les fantômes douloureux de l’Angleterre, les djinns fabuleux, des apparitions de crucifix dans des clartés inouïes, des trolls, des korrigans… Il eût fallu pour cela un écrivain d’une autre envergure, un poète. Il ne s’agit pas bien sûr de refaire le roman à la place de l’auteur mais simplement de constater qu’il y a une dimension dans ce type de récit qui fait ici défaut.
J’en arrive maintenant à l’évaluation, et je me heurte de nouveau au barème. J’ai non beaucoup mais bien aimé ce roman. Comment faire ? L’effusion, l’exagération me sont étrangères : il m’est impossible de voter « beaucoup ». Je ne dispose plus que de la note « un peu ». Ce n’est pas du tout satisfaisant. (Sur 10, j’aurais mis 7). J’ai résolu la chose suivante. Je continuerai de noter chaque livre comme s’il était le seul, et absolument. En cas d’impossibilité de noter précisément, je choisirai la note immédiatement inférieure. Mais, dans un second temps, après que j’aurai lu les dix livres, je les noterai à nouveau, mais relativement, les uns par rapport aux autres. Ainsi, s’il s’avérait qu’Orm le rouge soit pour moi le meilleur livre, celui que j’aie le mieux aimé, je dirai que je l’ai aimé "à la Zazieweb". Il n’y a de toute façon guère de doute dans mon esprit que sa note sera réévaluée.
* Lecture d'Orm Le Rouge de Frans Gunnar Bengtsson (Gaïa, 1997). Ce livre a fait partie de la sélection pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré. Enfin, un lien pour continuer, celui du site de l'éditeur.
06:40 Publié dans 5 Critiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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