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samedi, 06 novembre 2004

Une rêverie discordante

virginiawoolfacassis.gifJe n'ai pas lu Virginia Woolf et je ne connais rien à la photographie ; j'ai passé à Cassis trois jours charmants, il y a de cela dix ans maintenant. Est-ce à dire que ma critique* perd toute chance d'être valide ? Faut-il que je me précipite sur toute l'oeuvre de Virginia, que j'acquiers un Leica et m'en fasse enseigner l'art, que même, par un surcroît de scrupule, je retourne à Cassis pour aller écouter au soir la susurration des cigales ? Je ne le pense pas. Les critiques de Proust, de Gracq valent par leur pertinence ; elles valent également par leur écriture - et c'est cette écriture qui les range parmi la littérature. Faut-il ne rien ignorer de Saint Ignace ou du grand Arnauld pour apprécier Les Provinciales ? N'est-ce pas leur style avant tout qui nous les conserve aujourd'hui ? Il me parait que oui. Aussi, si ma critique ne saurait être complète, elle aura fait beaucoup si elle établit la valeur littéraire des textes de ce livre. Quant aux photographies, je me réduirai à dire mon sentiment.

Ce petit préambule méthodologique achevé, le livre maintenant. Il est joli, lisse mais avec de la douceur, carré presque avec un beau et fin marque-page grenat. C'est un bel objet, fabriqué avec soin, légèrement cher peut-être : un prix de vingt euros me semble plus convenable. J'aime le projet de cette collection, sa présence et son onirisme, son originalité. Il y entre quelque chose de nervalien. Pourtant, deux choses m'ont manqué le livre refermé : quelques mots de Virginia et quelques tableaux de Vanessa. Il y aurait eu là il me semble un passionnant jeu de miroirs. Peut-être aussi une belle et brève description de Cassis avait-elle sa place dans ce livre.
J'ai beaucoup aimé l'élégance et la géométrie un peu mystérieuse de ces photos (Le Bestuan, Calendal, Le phare [II]...). L'esprit, l'époque même me semblent quelquefois avoir été miraculeusement captés (La plage, Au pied du phare...). Christian Ramade est un artiste, avec un véritable regard. Il n'était par exemple pas facile à mon sens de photographier Cassis comme il l'a fait dans Le village vu de la falaise sans tomber dans la carte postale ou le chiqué. Il me semble enfin que parfois il a oeuvré librement, parfois il s'est inspiré du texte (Cap Canaille, Reflets) ; dans tous les cas, il a selon moi réalisé le projet du livre.

On ne peut pas en dire autant du premier texte de Joëlle Gardes, qui est faible. L'auteur n'a pas l'intelligence des mots et la pensée, quand elle est hasardée, est banale et enflée. Quelques illustrations :
- "Sur le banc de pierre qui en fait le tour [le phare], un couple de jeunes gens enlacés était assis" (p. 14). Phrase encombrée. Bien meilleur eût été : "Sur le banc de pierre qui l'entoure, il y avait un couple enlacé".
- "Dans les profondeurs de son être, l'océan rejoint la mer, et la Virginia adulte retrouve l'enfant longue, mince et maladroite" (p. 15). Phrase hémiplégique. La première proposition est un galimatias grandiloquent ; la séquence d'épithètes décrivant Virginia est excellente.
- "Dans sa tête malade, elle sent un étrange bruissement d'ailes" (p. 18). Sans "d'ailes", la phrase est meilleure.
- "L'eau se retire [...] et elle dévoile des rochers [...]. Ici, la mer ne cache rien, elle ne dévoile rien" (p. 18). Illogisme.
- "Cassis, c'est la preuve que l'existence est belle et simple, à jouir de la minute, sans passé ni futur" (p. 22). Horrible. Ce n'est pas français.
- "... mordre dans le pain lourd..." (p. 22). Le pain n'est pas lourd, impropre.
- "Mais la phalène sur le rebord de la fenêtre se débat, c'est le destin des êtres qui se joue" (p. 22). Enflé, commun.
- "... savourer la saveur de miel..." (p. 26). Redondant.
- "Je sentais le poids des années et mon esprit emprisonné dans ma tête comme dans une cage" (p. 29). Comparaison inutile, redondante. (Ou alors écrire : "mon esprit dans ma tête comme dans une cage").
- "... Les boulistes jouaient à la pétanque..." (p. 29). Maladroit sinon redondant.
- L'oiseau noir est tantôt l'image de la folie (p. 33), tantôt celle de la mort (p. 29) : il faudrait savoir. L'auteur emploie des formules au lieu de découvrir des images : journalisme.
- Le registre de langage, la syntaxe sont souvent trop relâchés ou défectueux pour une évocation qui demande de l'émotion, de la sensibilité, de la pudeur. (Exemples : "C'était un matin à se promener" (p. 30) : horrible ou bien "Il n'y a qu'à s'assoir sous les tilleuls et à boire [...]" (p. 22) : vulgaire)
- "La foule piétine sur le port, empêtrée dans sa propre masse" (p. 33). C'est la phrase qui est empêtrée. Deuxième proposition inutile.
- "Les vagues se déroulent dans l'infini de l'espace et du temps" (p. 34). Baratin grandiloquent et fumeux.
Je m'arrête mais que je pourrais continuer ad libitum. L'auteur veut faire beau, sensible, grand, cosmique et c'est raté : tout ce texte (Ouvertures) n'est qu'un inepte et pénible bavardage sentimental. La fin est un peu meilleure, mieux sentie, bien que toujours truffée d'incorrections. On y trouve cette assez belle phrase : "Nous sommes comme des grottes sous-marines qui communiquent par de longs chemins d'émeraudes." (p. 34). Il y a aussi une remarque très juste sur la distinction entre image photographique et image intérieure (p. 39). Le second texte, très différent de style, est passable. Joëlle Gardes n'est pas écrivain mais journaliste.

En définitive, il m'est difficile d'évaluer ce livre parce que, d'une part, je ne me sens pas également compétent pour en apprécier les différentes composantes, d'autre part en raison de l'écart de qualité apparent entre ces mêmes composantes, ce qui pose un problème de perspective. Si l'on parle en effet de littérature, alors c'est mauvais ; si l'on parle en revanche de ces beaux livres à offrir avec de belles photos et un pseudo beau texte, alors ça peut faire l'affaire. Que faire ? En premier lieu, si du texte comme du travail d'édition (bien qu'avec moins d'autorité), je prétends établir la valeur, des photographies, je ne noterai que le sentiment qu'elles m'inspirent. En second, j'ai décidé de me placer selon l'optique de l'éditeur (cf. introduction du catalogue et le nom même de la maison) qui privilégie l'image. J'arrive ainsi à la conclusion que "j'aime un peu" ce livre : c'est malheureusement le moyen terme entre un "pas du tout" pour le texte, un "beaucoup" pour les photos et un hypothétique "plutôt bien" pour l'édition. J'aurais aimé disposer d'un barème plus fin, plus équilibré et neutre (et non exclusivement affectif) comme la simple notation sur dix. J'aurais alors mis cinq.


* Lecture de Virginia Woolf à Cassis de Joëlle Gardes (Images En Manoeuvres, 2002). Ce livre était en lice pour le prix zazieweb de la petite édition 2003-2004, dont j'ai été juré.

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