samedi, 01 janvier 2005
Petit éloge de la ponctuation
Les écrivains du jour me font l'effet d'un quidam émergeant d'une nuit dont on aimerait mieux ne pas avoir le compte, débraillé, bordaillant, jurant, une bouteille d'alcool à la main, et qui viendrait se fixer devant vous, - titubant, hagard, - pour soudain, après des sortes de bruits, vous vomir dessus. Sans parler de leur médiocrité, comment ne pas être frappé de leur complète méconnaissance de la langue française ?
C'est entendu, la littérature est l'affaire de quinze personnes (l'imprimerie est un grossier malentendu), le reste - les Belges - n'ayant jamais fait que ramer dans la brume. Mais aujourd'hui, c'est le naufrage complet ! Les dernières bouées - le vers rimé et la phrase classique - ayant été joyeusement crevées par Rimbaud et Céline, Lautréamont et Jarry, les surréalistes et Mallarmé, c'est la panique parmi nos pauvres Belges qui ne savent pas nager et battent lamentablement l'eau prêts à saisir quelque corde qu'on leur jette, fût-ce… la plus grossière ficelle. Car l'occasion était trop belle pour ces garde-chiourme reconvertis en sauveteurs – capitans plastronnant sur canots pétaradants - pour ne pas en profiter illico, nargue de la forme. La ponctuation la première fut jetée par dessus bord. Il n’est presque plus possible aujourd’hui de trouver un livre correctement ponctué.
L'idée m'est plus d'une fois venue d'écrire un petit traité sur l'art subtil et méconnu de la ponctuation. Je pensais montrer comme les plus grands auteurs en ont senti l'importance : le jeune Baudelaire comme s'y essayant et en jouant dans La Fanfarlo, Rimbaud en faire un usage neuf et parfait dans les Illuminations, Proust, à quoi la longueur de sa phrase ne pouvait que le sensibiliser, l'employer en virtuose, ou Céline la bouleverser, frappant de bannissement le rogue point pour promouvoir à la prime place les points de suspension, lesquels, du rôle invariablement allusif ou abréviateur dans lequel ils étaient confinés, devinrent par sa main souples, ondoyants, délicats, - féminins, - et chargés de la plus haute mission : préserver et continuer l'émotion ; comme chez Nietzsche elle n'ordonne pas seulement la pensée mais, fidèle aux voeux du philosophe-danseur, la rythme ; comme elle avoisine l'art du raccourci en peinture ; comme par l'ellipse, le raccourci et les degrés de pause, elle est un élément clé de l'art du silence ; comme elle sait exprimer les nuances de ton, de pensée et de sentiment ; comme elle est aussi nécessaire à la prosodie française que le réseau des veines et des artères dans le corps humain ; que la ponctuation, hormi peut-être le trop logique deux-points, manifeste le rythme intime, le tempérament même de l'écrivain.
Aussi avouerai-je plus que de la réserve quant à l'idée d'écrire en français sans ponctuation. (Je parle de la prose car pour la poésie, l’alinéa, la disposition des mots dans la page, la casse… sont déjà une forme de ponctuation.) La prosodie française est d’une complexité et d’une subtilité exceptionnelles, uniques. Elle a même quelque chose de magique. Nul ne s’en est avisé aussi clairement que Charles Baudelaire (je donne toute la linguistique, toute la sémiologie et les autres sciences belges pour ce simple projet de préface aux Fleurs du mal où le premier il en lève le voile) et Arthur Rimbaud (ne va-t-on pas dans les Illuminations de merveille en miracle ! Voyez comme le vice est recrée dans Parade !). Cette prosodie ne se laisse pas gouverner comme d’autres langues par les notions de longue et de brève ou bien de faible et de forte, et j'avance qu'elle a besoin de la ponctuation pour être exaltée.
01:30 Publié dans 3 Essais | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note


Commentaires
Brillant.
Cordialement.
Ecrit par : OrnithOrynque | mardi, 04 janvier 2005
Oui ; un flou cependant : manquerait-il ce lacis que le Horla (à moins qu'il ne s'agisse de son frère) traîne à l'accoutumée ?
Bonne continuation
Ecrit par : Segall | mercredi, 05 janvier 2005
"Ne fais pas trop de poussières en soulevant tes grâces"
L. Scutenaire
Ecrit par : Scutenaire | samedi, 08 janvier 2005
A Segall (Steven ?) : Voilà qui est pour moi, je l'avoue, énigmatique, quoique j'aie lu la nouvelle du copain de Flaubert.
Ecrit par : dondiegodelavega | dimanche, 09 janvier 2005
À Dondiegodelavega : c'est ne rien entendre à la musique, alors ! Prenez-en bonne note, l'ami.
Cela n'a pas beaucoup d'importance.
Ecrit par : Segall | mardi, 11 janvier 2005
-
merci pour ce(s) texte(s), mon ami.
permettez moi de vous soumettre celui-ci
qu ' une absence de ponctuation n empeche
j espere a la musicalite'.
cordialement,
str.
(lien sur mon nom)
-
Ecrit par : strofka | dimanche, 23 janvier 2005
-
je viens de vous re-lire
et je vous re-mercie.
( ce qui veut dire bravo )
str.fka
-
Ecrit par : strofka. | dimanche, 23 janvier 2005
la ponctuation est comme les mots, un magma de signes creux; les traces du feu se lisent dans le silence des intervalles.
malgré la beauté plastique de la forme, baudelaire reste creux, là où rimbaud illumine.
bien le bonjour du pays des contraires, l'ami!
Ecrit par : gmc | samedi, 06 mai 2006
Dualisme primaire et erronné. Si les signes, la ponctuation comme les lettres n'étaient rien et l'esprit, le Verbe tout, la poésie serait impossible, jeu de cymbales.
Quant à votre jugement sur Baudelaire, nul besoin de dire que je ne le partage pas ; pas plus que... Rimbaud lui-même qui, dans sa célèbre lettre, le définit comme "un vrai dieu".
Ecrit par : Don Diego | dimanche, 07 mai 2006
comme un "vrai dieu" ....avant d'avoir les yeux dessillés et de reconnaître en baudelaire un artisan faiseur de poésie subjective.
la poésie se passe de ponctuation, l'essentiel n'est même pas dans les mots frigides, il est ailleurs; c'est par ailleurs amusant de vous entendre qualifier ces quelques mots de "dualisme primaire et erroné", généralement le regard ne reconnait que ce qu'il contient...
Ecrit par : gmc | dimanche, 12 novembre 2006
"reconnaître en baudelaire un artisan faiseur de poésie subjective". C'est bien sûr grossièrement faux. C'est précisément parce que Rimbaud a vu en lui celui qui possédait le Verbe, celui qui ne faisait pas à l'instar de tant de romantiques de la poésie subjective (i.e. d'épanchement), qu'il a fait de lui "un vrai dieux". Les dieux ne sont pas subjectifs, personnels tout au plus.
"la poésie se passe de ponctuation" : c'est que signifie ma parenthèse.
"mots frigides" : encore une fois, s'ils étaient entièrement tels, la poésie nous laisserait froid. Il semble que vous exprimiez maladroitement votre pensée. La poésie ne se limite pas aux mots ; cela ne signifie pas qu'ils sont pour elle inopérants. Au contraire, elle trouve en eux un véhicule dont les grandes oeuvres poétiques et surtout l'émotion qu'elles suscitent témoignent qu'il n'est pas nul.
Ecrit par : Don Diego | mercredi, 15 novembre 2006
cher ami,
rimbaud a dit de baudelaire qu'il était un vrai dieu quand il l'a découvert et, plus tard, quand le Verbe s'est si admirablement manifesté dans sa plume, il a également dit que baudelaire n'était qu'un faiseur (terme non péjoratif) de poésie subjective - moins que certains romantiques, c'est clair, mais dans le subjectif quand même -. ceci est en relation directe avec le niveau de profondeur intérieure atteint par rimbaud.
les mots sont entièrement frigides - ce qui n'est pas dévalorisant, c'est une optique neutre -, voici ce qu'il en est de leur nature:
- les mots - ou le langage - sont des concepts, formes grossières de pensées (à noter que dix mille regards portés sur un même mot donnent a minima dix mille sens différents).
- les pensées sont des formes grossières et déformées des idées.
- les idées sont des formes grossières et déformées d'une réalité indicible et incompréhensible (mais connaissable).
concernant le fait précédant:
"ceux qui enseignent depuis les tréfonds du langage ne sont que des bavards incontrits, puique la nature de chaque chose est indépendante du langage. En conséquence, dans nos textes, ni les bouddhas, ni les bodhisattvas, ni moi-même ne prononçons une seule syllabe à titre d'enseignement ou de réponse. Pourquoi? Parce que toutes choses sont libres du langage." (Soûtra de l'entrée à Lankâ, III,20, Fayard 2006)
pour mémoire:
- pensée: du sanskrit "mens, manas", mesurer.
- poésie: du grec "poeien", créer.
l'étymologie comparée de ces deux mots est on ne peut plus claire, surtout si on la rapporte aux fonctions du poète dans des sociétés moins infantiles que l'occident actuel.
toute l'art de la poésie consiste donc à laisser opérer une transcendance du langage, pour dépasser le niveau mécanique - et onirique, à l'origine de la plupart des maux de l'humanité -opérant par le biais de la pensée conditionnée (à noter que la pensée ne peut être autre, il est dans sa nature d'être conditionnée, fragmentaire, voire mécanique).
et ceci ne peut être effectué que dans l'abandon et la vigilance, de manière à laisser advenir ce qui doit l'être (rien de bien nouveau là-dedans, c'est ce qui est exprimé dans tous les grands courants spirituels). le principal obstace reste toujours la peur et l'ainé de ses rejetons, l'avidité.
tenez un texte sur le sujet, composé en juin:
PRATIQUE CARNIVORE
La poésie est une Parole venue d'ailleurs, d'une source unique dont la mélodie insonore brûle insouciante dans un feu sans flamme. Son flux lumineux embrase les atmosphères ombrageuses, donnant de la saveur à la poussière et parfumant les mots frigides qui la composent.
Le poète est le mort aux yeux pourpres, il n'est que l'outil du destin, il sait son talent nul et ne sert que le verbe de velours bleu aux griffes d'acier rouge. L'acide a rongé ses névroses, une pluie de comètes a écrasé son orgueil, il n'est plus qu'un fleuve de lave qui rugit en silence un son ultime pour oreilles averties. La lame plantée dans ses yeux est le faisceau laser qui jaillit de l'outre-rien, aucune arme ne sait résister à ses tranchants de braise glaciale, aucune armure ne protège de son rayonnement harmonieux.
Le cœur du pulsar sait reconnaître ces mots et en tirer les conséquences. De ma main à ton cœur, s'élèvent les sanglots de la joie et la volupté assassine, un seul regard inonde les galaxies de la douceur et parsème les mondes de la splendeur des fleurs de crotale, orchidées langoureuses qui revitalisent l'espace absent. Dans la vacance d'un libre-arbitre illusoire se repeuplent les planètes de la folie.
Ecrit par : gmc | mercredi, 15 novembre 2006
gmc,
Tout cela est un peu trop touffu (confus ?) pour moi. Les citations ni l'étymologie ne prouvent rien, et je suis en foncier désaccord avec l'affirmation que la poésie soit étrangère au langage. La raison en est bien simple : le langage est l'apanage de l'homme, et la poésie aussi.
Ecrit par : don diego | mercredi, 15 novembre 2006
cher ami,
il n'y aucune volonté de prouver quoi que ce soit.
il n'est pas écrit que la poésie soit "étrangère" au langage, ceci est spéculation ou projection de votre interprétation. il est écrit que la poésie ne se limite pas aux mots et que l'essentiel de ce qu'elle est ne figure pas dans les mots. les mots sont à la poésie ce que le rabot est à l'ébéniste. or la beauté ressentie à la vue d'un ouvrage d'ébénisterie n'est en rien lié au rabot.
à la source de la poésie, pour ceux qui s'y rendent, se voit manifesté le fait que la poésie préexiste au langage ainsi qu'au poète même.
Ecrit par : gmc | jeudi, 16 novembre 2006
Je suis en complet désaccord avec cette conception. N'en parlons plus.
Ecrit par : Don Diego | jeudi, 16 novembre 2006
ceci n'a rien d'une conception, c'est un pur constat; pratiquez la poésie et vous vous en rendrez compte mais la pensée a généralement peur de ce qui excède son niveau de compétences en matière d'arpentage et de prise de mesure...
bien à vous
Ecrit par : gmc | jeudi, 16 novembre 2006
Ecrire un commentaire